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Michael Löwy

Le matérialisme culturel de Raymond Williams

par Michael Löwy

à propos de

Raymond Williams

Culture et Matérialisme

Après Stuart Hall (Identités et Cultures), c’est au tour de Raymond Williams, autre « père fondateur » des cultural studies, d’être traduit, enfin, en français. Dans sa présentation de la vie et de l’œuvre de cette figure majeure de la pensée critique au xxe siècle, Michael Löwy a choisi d’insister sur l’articulation opérée par Raymond Williams entre une certaine tradition marxiste continentale, historiciste, et la tradition romantique de critique de la modernité industrielle. C’est sans doute là la façon la plus sûre de démontrer l’actualité de la pensée de l’auteur de Culture and Society. À l’heure où s’affirment à nouveau conjointement dans l’espace public une critique radicale du capitalisme et des problématiques relevant de l’écologie politique, dont la pertinence et l’urgence s’imposent à l’évidence, on ne peut ainsi que saluer l’initiative éditoriale des éditions Les Prairies ordinaires.

Pratiquement inconnu en France, sinon à travers quelques rares articles publiés dans de petites revues, fondateur des cultural studies et de la New Left Review, Raymond Williams (1921-1988) a été l’une des figures les plus influentes et les plus novatrices de la culture critique anglaise du xxe siècle. Il aura fallu attendre un demi-siècle après la publication de ses premiers livres importants pour qu’il soit enfin traduit en français. Pourquoi un tel retard ? La Manche est-elle un abîme infranchissable ? L’Hexagone tendrait-il à s’enfermer dans un splendide isolement ? Ce retard et d’autres analogues mériteraient une enquête conduite conformément aux méthodes analytiques/critiques des « études culturelles ».

On ne peut qu’être reconnaissant aux éditions Les Prairies Ordinaires, et aux directeurs de la collection « Penser/Croiser », François Cusset et Rémy Toulouse, d’avoir pris l’initiative de publier ce premier recueil d’essais, permettant ainsi au public francophone de découvrir l’un des intellectuels de gauche les plus importants d’Angleterre, dont les œuvres sont ailleurs connues et discutées depuis longtemps, notamment aux USA et en Amérique latine.

Fils d’un père cheminot du pays de Galles, Williams a toujours été, un peu comme son homologue français Pierre Bourdieu, un outsider dans le milieu de l’élite académique anglaise. Sa double loyauté, de classe – fils de famille ouvrière – et communautaire – la culture galloise –, a été l’un des fils conducteurs de sa vie. Certes, il a été étudiant de littérature dans la très élitiste université de Cambridge, mais, en adhérant au Parti communiste anglais à la fin des années 1930, il se situait nécessairement en marge de l’establishment universitaire. Ses études furent interrompues par la seconde guerre mondiale, où il combattit comme tankiste. Dans l’après-guerre, il choisit de quitter Cambridge – ainsi que le Parti communiste – pour enseigner, avec son ami E. P. Thompson, à la Workers’ Educational Association, un réseau d’extension universitaire lié au mouvement ouvrier anglais. Il ne reviendra à Cambridge, comme enseignant, qu’en 1961.

On peut considérer Raymond Williams, avec Stuart Hall et ses amis du Center for Contemporary Cultural Studies de Birmingham, comme l’initiateur, avec son livre Culture and Society (1958), des cultural studies, destinées à devenir l’un des domaines les plus importants de la recherche universitaire anglophone, et qui furent à l’origine une méthode, inspirée par le marxisme, d’analyse critique et socio-historique des faits culturels au sens large du terme. Il fut aussi, avec E. P. Thompson, John Saville, Stuart Hall, Raphael Samuel et d’autres intellectuels marxistes ayant rompu avec le PC anglais en 1956, le fondateur, en 1960, de la New Left Review, dont le rédacteur en chef allait devenir, peu après, le jeune Perry Anderson. Au cours des années 1960, il va découvrir et lire avec un très vif intérêt le marxisme occidental de tendance historiciste – notamment Gramsci, Lukács, Lucien Goldmann, mais pas Althusser dont la démarche lui apparaît à l’opposé de la sienne. Son œuvre deviendra, à partir de ce moment, un trait d’union entre la tradition de critique culturelle (romantique) anglaise et le marxisme continental. Intellectuel engagé, il ne cache pas ses convictions socialistes, et publie avec E. P. Thompson un retentissant document anticapitaliste, le May Day Manifesto, (1968) qui dénonce de façon catégorique les mythes de la modernisation :

« En tant que modèle de changement social, la modernisation raccourcit brutalement le développement historique de la société. Tout le passé est censé appartenir à la société « traditionnelle » et la modernisation est un moyen technique pour rompre avec le passé sans créer un avenir. [...] C’est un modèle technocratique de société, non conflictuel et politiquement neutre, dissolvant les authentiques problèmes et conflits sociaux dans les abstractions de la « révolution scientifique », du « consensus » et de la « productivité »1. »

Auteur de romans, d’ouvrages sociologiques, d’études marxistes de la littérature, d’analyses des médias et d’essais politiques – publiés tantôt par Oxford University Press, tantôt par New Left Books (qui deviendra plus tard Verso) –, il a été aussi l’un des animateurs de la Campagne pour le désarmement nucléaire (CND). Certains de ses ouvrages, comme Keywords. A Vocabulary of Culture and Society (1976) ou Marxism and Literature (1977), ont alimenté la réflexion de plusieurs générations d’intellectuels critiques des deux côtés de l’Atlantique. Son influence a été considérable : il suffit de rappeler qu’à la fin des années 1970 il s’était vendu environ 750 000 exemplaires de ses ouvrages2 ! Enfin, comme le souligne à juste titre Jean-Jacques Lecercle, dans sa belle préface au recueil français, Williams, contrairement à tant d’autres, n’a jamais retourné sa veste, et n’a jamais renié son engagement socialiste. Cette dimension sera perdue de vue par une partie des cultural studies, qui interpréteront Williams dans les termes du « tournant linguistique » postmoderne, ou postmarxiste, en évacuant bien souvent la pointe critique, anticapitaliste, de ses écrits.

La sensibilité socioculturelle de Williams se traduit aussi dans ses romans qui se situent, pour la plupart, dans les milieux populaires du pays de Galles. C’est le cas des trois livres qui forment sa « trilogie galloise » : Border Country (1960), Second Generation (1964), The Fight for Manod (1974). La dimension romantique est particulièrement présente dans People of the Black Mountains (1989-1990), roman historique inachevé, publié en deux volumes peu après sa mort, qui raconte des épisodes de la vie du peuple gallois de sa région natale, les Montagnes noires, depuis l’époque du Néolithique jusqu’à la fin du Moyen Âge.


Le matérialisme culturel : un « moyen terme » entre tradition anglaise de critique culturelle romantique et marxisme ?

Le grand livre « inaugural » de Raymond Williams, Culture and Society 1780-19503, est une tentative ambitieuse de sauvetage et de réévaluation, dans une perspective progressiste, de la grande tradition anglaise de critique culturelle – romantique – de la civilisation capitaliste/industrielle, qui va de Coleridge et Wordsworth jusqu’à T. S. Eliot et F. R. Leavis, en passant par William Cobbett, Thomas Carlyle, Matthew Arnold et William Morris. Ces auteurs sont fort divers, mais ils ont en partage une sorte de nostalgie d’un passé socioculturel perdu – la « Vieille Angleterre » – et une féroce critique de la modernité industrielle bourgeoise et de ses valeurs commerciales et mécaniques. Certains sont profondément conservateurs – Edmund Burke –, d’autres luttent pour les intérêts des ouvriers – William Cobbett –, et quelques-uns sont d’authentiques révolutionnaires socialistes (William Morris). Sans ignorer ces différences, l’auteur de Culture and Society s’intéresse à ce qui leur est commun : leur opposition radicale à la nouvelle société issue de la Révolution industrielle.

Comme l’observe avec raison J.-J. Lecercle, Williams ne va jamais abandonner ces positions, même s’il lui arrive de nuancer ou infléchir son propos. Un exemple de cette continuité est la monographie qu’il dédie en 1983 au publiciste romantique et démocrate William Cobbett : « S’il est la voix de quelque chose qu’on peut appeler [...] la Vieille Angleterre, il est aussi, dans le même mouvement, la voix de la protestation contre le capital financier, l’impérialisme et l’État aristocratique, et la voix de l’encouragement à l’organisation de la classe ouvrière4 ».

Dans Culture and Society, Williams se livre à une critique en règle du marxisme anglais, passablement réductionniste, des années 1930 (dont Christopher Caudwell est l’une des principales figures). Mais il n’en aspire pas moins pour autant à « une interaction entre le romantisme et Marx, entre l’idée de la culture, qui est la principale tradition anglaise, et la brillante réévaluation de cette idée que fit Marx » – objectif qui lui apparaît comme une tâche pour l’avenir : « nous sommes obligés de conclure que l’interaction est jusqu’à présent loin d’être achevée » (p. 280).

Dans les années 1930, cette tradition anglaise de critique de la civilisation mécanique et de son esprit commercial mesquin – au nom de la communauté organique du passé et de la tradition culturelle – a été représentée notamment par F. R. Leavis, auteur du livre Mass Civilisation and Minority Culture (1930), et par son influente revue de critique littéraire, Scrutiny. Tout en rejetant le conservatisme et l’élitisme culturel de ce courant, Raymond Williams s’intéresse à sa dimension critique et à son opposition à la dégradation mercantile de la culture. Peut-on, pour autant, définir sa position politico-culturelle comme un « leavisisme de gauche », comme le propose J.-J. Lecercle5 ? La référence paraît trop limitée : pourquoi ne pas le définir aussi comme un disciple de William Morris ou un « néo-cobbettiste » ? La formule proposée par Lecercle est d’autant plus problématique que Williams se distancie très explicitement des postures élitistes de Leavis et de Scrutiny. Lecercle utilise une autre expression discutable pour rendre compte de la singularité de l’œuvre de Williams : elle serait un « moyen terme » entre le Cambridge English (la doctrine du département d’anglais de l’université de Cambridge, associée aux noms de F. R. Leavis et I. A. Richards) et le marxisme orthodoxe (p. 17). Il me semble que le matérialisme culturel de Williams n’est pas un « moyen terme », mais plutôt un dépassement dialectique de cette contradiction, au sens de l’Aufhebung marxo-hégélienne – en d’autres termes : une négation/conservation des deux termes et le passage à un niveau d’analyse supérieur. En fait, Williams ne peut pas être rattaché de façon exclusive à Leavis ou à tel ou tel autre auteur de ce courant, mais appartient – comme E. P. Thompson – à ce qu’on pourrait désigner par l’expression « marxisme romantique ». Certes, cette expression n’apparaît jamais sous cette forme dans ses écrits, mais, dès 1958, comme nous avons vu, le projet d’une interaction entre les deux est posé6.

Aussi bien Thompson que Williams vont s’éloigner de la New Left Review au cours des années 1960, ne partageant pas les options intellectuelles et politiques de sa nouvelle rédaction (Perry Anderson et ses amis). Un des nouveaux rédacteurs, Terry Eagleton, publiera d’ailleurs en 1976 un article mettant en question le marxisme de Williams, dont la méthode lui semble « idéaliste », parce que trop influencée par Leavis. Cependant, quelques années plus tard, un rapprochement aura lieu, qui trouvera sa traduction dans Politics and Letters (New Left Books, 1979), un livre d’entretiens avec Williams, conduit par Perry Anderson et deux autres rédacteurs de la revue, Anthony Barnett et Francis Mulhern. À partir de ce moment, Williams deviendra pour ainsi dire un pont intellectuel et politique entre la « Old New Left » et la « New New Left ».


Marxisme et romantisme

Un exemple frappant, pour moi, de sa conviction selon laquelle le marxisme doit être capable d’intégrer l’apport de la critique romantique est un court texte de 1980 : un compte rendu de la traduction anglaise de mon livre sur Lukács. Si son jugement est plutôt favorable – notamment en ce qui concerne la première section du livre, qui tente d’analyser les sources romantiques du jeune Lukács –, il ne cache pas son irritation devant le titre de l’ouvrage : Georg Lukács – from Romanticism to Bolchevism (New Left Books, Londres, 1979). Le titre n’est pas celui de l’édition originale française du livre, mais avait été choisi par mes amis de la New Left Books – certes, avec mon accord. Ce titre semble mépriser (dismiss) le romantisme anticapitaliste diffus du jeune Lukács comme une simple étape préparatoire devant nécessairement être dépassé sur le chemin vers le marxisme et le communisme. Or, fait remarquer Williams, si les romantiques dénonçaient à leur époque la bureaucratie étatique, le lien entre l’industrialisme et la « quantification de la pensée », ainsi que le manque de communauté dans la société moderne, il est difficile, « à la fin des années 1970, de conclure qu’ils perdaient leur temps ou ne saisissaient pas là une vérité simple et fondamentale ». Le socialisme moderne ne peut pas ignorer les critiques « contre l’État centralisé, l’industrialisme et l’ordre social qui peuvent, de façon informelle, être désignées comme « romantiques » ». Le refus de ces questions – et d’autres analogues, sur l’économie de « croissance », sur les libertés individuelles, sur la démocratie comme processus social –, tenues pour « romantiques », au sens dépréciatif d’« irréalistes », de « vagues », d’« impraticables », est l’une des causes de la dégradation de la théorie et de la pratique du socialisme au xxe siècle. L’œuvre principale de Lukács, Histoire et conscience de classe (1923), et son concept de réification, ne sont-ils pas le résultat d’une intégration par le marxisme de la critique dite « romantique » de la conscience quantitative et instrumentale ? Cette question était au cœur de la « bataille des marxismes » (struggle of marxisms), engagée alors que la fin de l’époque stalinienne avait ouvert une crise profonde, bien que certains tentassent de rejeter cette problématique comme idéaliste et romantique, ou encore – selon une nouvelle rhétorique dépréciative – comme humaniste et moraliste7.

Le recueil qui vient de paraître en français sous le titre Culture et matérialisme n’est pas la traduction intégrale du livre Culture and Materialism (1980) : plusieurs des essais de ce volume, notamment une passionnante étude sur Lucien Goldmann, en sont absents. Il s’agit plutôt d’un ensemble d’essais d’origines diverses, tirés notamment de Culture and Materialism et de Politics of Modernism: Against the New Conformists (1989), deux livres publiés par Verso. On pourra critiquer la sélection opérée et certaines omissions, mais l’ensemble permet de se faire une idée, au moins partielle, de la richesse de l’œuvre de Raymond Williams. Les questions analysées vont de la théorie marxiste des superstructures au rôle néfaste de la publicité, en passant par les avant-gardes artistiques, le darwinisme social et les moyens de communication. Comme le souligne Lecercle, ces essais, manifestations d’un marxisme vivant, n’ont pas pris une ride et nous parlent de la conjoncture actuelle. Le concept le plus novateur de Williams, celui de structure de sentiment (structure of feeling) – qu’on peut définir comme un ensemble de sentiments et valeurs activement vécus, en transformation permanente –, dépasse dialectiquement l’opposition entre expérience personnelle et conception collective du monde ; c’est un exemple éclatant de la méthode de l’auteur : une « hybridation faste de la critique littéraire élitiste et de l’analyse culturelle marxiste » (p. 24).


Politique de l’avant-garde et retour vers un au-delà de l’ordre social existant

Certains des textes du recueil témoignent de la persistance, sous une forme modifiée, de la sympathie de l’auteur pour la critique romantique, notamment dans ses manifestations modernes. La problématique est abordée dans un article de 1985 sur les origines du modernisme, qui compare la protestation romantique contre la solitude de la foule dans les grandes villes modernes – de Wordsworth à Elisabeth Gaskell et Charles Dickens – avec, d’une part, la critique féroce d’Engels, dans La Situation de la classe ouvrière en Angleterre (1844), contre l’indifférence brutale, l’égoïsme borné et surtout la désagrégation de l’humanité en monades isolées, qui semble être le principe fondamental de la société bourgeoise, et, d’autre part, les inquiétudes des écrivains et poètes modernistes. Ces derniers, observe Williams, en citant un de ses auteurs préférés, T. S. Eliot, vont se référer aux cultures passées ou exotiques contre le monde moderne, c’est-à-dire bourgeois.

Cette problématique sera abordée, de façon beaucoup plus précise, dans un brillant essai de 1988 – l’un de ses derniers écrits, rédigé peu avant sa mort – sur « La politique de l’avant-garde ». Williams distingue dans le courant moderniste en général et dans les avant-gardes politico-artistiques en particulier deux tendances opposées, au-delà de leur commune dénonciation de la bourgeoisie, de l’académisme et de la religion : ceux qui, comme les futuristes, célèbrent la vitesse, la machine, la grande ville, la guerre, et ceux qui, comme les symbolistes, les expressionnistes ou les surréalistes, sont des héritiers du médiévisme romantique et s’intéressent aux arts primitifs et exotiques, en opérant une sorte de retour vers un au-delà de l’ordre social existant. Tandis que les premiers – sauf en Russie (Maïakovski) – vont se rallier au fascisme, les seconds feront des choix politiques très divers. Mélange de critique aristocratique – le culte du génie artistique comme véritable noblesse – et de critique socialiste de la bourgeoisie – l’opposition à la réduction de l’art au commerce et à l’argent –, la variante « néoromantique » de l’avant-garde valorise le royaume indompté du prérationnel et de l’inconscient. Les résultats politiques de cette posture sont multiples, mais aboutissent souvent du côté de l’anarchisme, du socialisme révolutionnaire ou du communisme ; c’est le cas notamment des symbolistes, des dadaïstes, des surréalistes et d’une partie des expressionnistes, même si certains, comme Gottfried Benn, finiront dans les rangs du nazisme. On sait que le Troisième Reich condamnera en bloc les divers courants modernistes en les accusant de Kulturbolchevismus – et que les héritiers du bolchévisme en URSS les désavoueront à leur tour.

Williams s’intéresse aussi, bien entendu, aux manifestations de l’avant-garde littéraire en Grande-Bretagne : tandis qu’une sorte d’expressionisme de gauche va se manifester dans les écrits d’Auden et d’Isherwood, un modernisme de droite, parfois même fasciste, est représenté par Yeats, Wyndham Levis et Ezra Pound. Le cas de T. S. Eliot, le principal poète moderniste et le plus influent de ces auteurs, est plus complexe : d’une part, élitiste et traditionaliste, de l’autre, « effectivement subversif par rapport à un ordre culturel et social intolérable (et en ce sens toujours bourgeois) » (p. 157).

Cet essai passionnant, bien que lacunaire et incomplet – Williams ne semble par exemple pas avoir une connaissance précise de la radicalité de l’engagement politique des surréalistes, dont il ne retient que « la résistance active et perturbatrice contre le fascisme » –, peut être considéré comme une extension dans le domaine des avant-gardes de l’analyse, initiée avec Culture and Society, de la richesse et des ambiguïtés de la critique culturelle antibourgeoise d’inspiration romantique. Certaines de ses formulations, comme celle qui décrit, au cœur de ce courant culturel, un mouvement de « retour vers un au-delà de l’ordre social existant », captent, avec une intuition extraordinaire, la dynamique singulière de ce phénomène.


L’analyse concrète de la société bourgeoise moderne

Deux des manifestations les plus inquiétantes de la société bourgeoise moderne font l’objet d’analyses concrètes dans Culture et Matérialisme : la publicité et le darwinisme social. Citant avec approbation un ouvrage collectif contre la publicité, en particulier contre sa manipulation cynique de l’esprit des enfants, rédigé par Huxley, Russel, Leavis et Thompson – réunis en un curieux mélange de différentes tendances de la critique culturelle du capitalisme –, Williams insiste sur le besoin de dépasser les critiques superficielles du phénomène – son caractère vulgaire, trompeur et envahissant – pour s’attaquer au fond du problème : la publicité comme « art officiel de la société capitaliste », et comme système hautement organisé de satisfactions « magiques », qui utilise les progrès des sciences humaines pour mener une guerre psychologique contre les personnes, avec un effet destructeur sur les objectifs d’ensemble de la société. Quant au darwinisme social, cette défense et illustration de l’individualisme concurrentiel implacable de la civilisation industrielle/capitaliste au nom de la doctrine de la « survivance des mieux adaptés », ce n’est pas seulement un phénomène de la fin du xixe siècle – de Herbert Spencer à Theodore Roosevelt, sans oublier John D. Rockefeller. Il sert encore aujourd’hui de légitimation aux versions les plus brutales de l’économie de marché et de l’ordre hiérarchique bourgeois. Ces deux études illustrent un aspect essentiel du matérialisme culturel de Williams : l’analyse sociopolitique ne doit pas seulement porter sur la littérature, la poésie et la « haute culture », mais sur toutes les productions culturelles d’une société donnée, et en particulier sur celles qui servent à assurer l’hégémonie des classes dominantes. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, qu’il partage le relativisme postmoderne du jugement : tous les produits de la culture n’ont pas, à ses yeux, une même valeur.

Raymond Williams définit sa méthode comme un « matérialisme culturel » : c’est dire qu’il approche les faits culturels non comme des figures de l’esprit, ou de simples objets, mais comme un ensemble de pratiques et d’institutions, en rapport étroit avec les classes sociales. Pour comprendre cette démarche, l’essai le plus important, du point de vue méthodologique, de ce recueil – et aussi le plus lu et discuté – est le texte de 1973 intitulé « Base et superstructure dans la théorie marxiste ». Comme nous le verrons, les échos de Culture and Society ne sont pas absents ici non plus, même s’ils ne constituent pas la trame principale de l’argument. Rejetant les lectures économicistes, réductionnistes et déterministes du marxisme, qui conçoivent lesdites « superstructures » comme un simple « reflet » de la base économique, Williams propose d’aborder les rapports entre productions culturelles et processus socio-économiques à travers la catégorie – lukacsienne – de totalité, le concept – emprunté à Lucien Goldmann – d’homologie structurelle, et la notion d’hégémonie – au sens gramscien – des classes dominantes. Ajoutons que la démarche de Williams s’inscrit dans une tradition anglaise – partagée par des historiens comme E. P. Thompson ou E. Hobsbawm – qui le conduit à refuser le structuralisme et à insister sur l’importance du sujet historique et de son agency, sa puissance d’agir individuelle ou collective.

Cependant, au-delà de cette importante révision critique du matérialisme historique « orthodoxe », qui s’appuie sur le marxisme historiciste européen, l’apport le plus novateur de Williams dans cet essai, consiste à distinguer trois types de systèmes culturels : 1. les cultures résiduelles, constituées de valeurs de formations sociales antérieures, qui résistent à la culture dominante ; 2. la culture dominante, qui impose à la société un système de valeurs et de significations hégémoniques ; 3. les cultures émergentes, qui se réfèrent à des valeurs nouvelles, s’opposant aux significations établies. Contrairement à ce que leur nom semble suggérer, les valeurs résiduelles peuvent avoir un rôle critique et oppositionnel important, dans la mesure où elles représentent des domaines de l’expérience, des aspirations et des accomplissements humains que la culture dominante néglige. Une grande partie de la littérature anglaise de ce dernier demi-siècle se réfère, observe Williams, à ces valeurs résiduelles. Certes, grâce à des processus d’incorporation, la culture dominante réussit souvent à intégrer et absorber des valeurs résiduelles ou émergentes ; mais ce n’en est pas moins dans ces deux systèmes de valeurs que surgissent des formes véritablement oppositionnelles à l’ordre social établi.


Au-delà de la critique culturelle romantique

Jusqu’ici nous avons insisté sur les affinités de Raymond Williams avec la critique culturelle romantique de la civilisation capitaliste. Il faut cependant considérer aussi les arguments par lesquels son matérialisme culturel se distingue, de façon tout à fait tranchante, de cette tradition. C’est le cas notamment de ses travaux sur « culture et technologie » et sur les moyens de communication, travaux représentés par deux essais du recueil. Critiquant ce qu’il appelle « l’alliance contre-nature entre le déterminisme technologique et le pessimisme culturel » (p. 184), il se dissocie des sinistres prédictions qui dénoncent, au nom d’une conception élitiste de la culture, les formes de communication de masse : radio, cinéma, disques et finalement, véritable Hydre, télévision. Certes, observe-t-il, les changements technologiques dans la sphère culturelle se déroulent au sein des rapports sociaux et économiques existants ; par conséquent, les innovations techniques découlent essentiellement d’intentions industrielles et commerciales, plutôt que de fins culturelles. L’immense pouvoir de l’argent, lié à l’industrie de la publicité, utilise les nouveaux moyens de communication pour homogénéiser et uniformiser les productions culturelles, au service du commerce transnational. Cependant, les partisans du pessimisme culturel se trompent en rendant les technologies coupables en elles-mêmes des contenus médiocres qu’elles transmettent. D’autres usages des nouvelles technologies sont envisageables : pourquoi la télévision par câble et satellite ne pourrait pas, sous propriété publique, être disponible pour un vaste réseau autogéré de producteurs ? Des mouvements sociaux révolutionnaires ne pourraient-ils pas s’approprier collectivement de moyens de production liés à la communication – par exemple des radios locales ? Dans un autre système économique et social, les nouvelles technologies pourraient favoriser des formes nouvelles et interactives de relations sociales et culturelles, en permettant l’essor de formes de démocratie directe. On peut considérer que Williams pêche par un optimisme excessif, mais ses écrits sur la télévision et sur les moyens de communication de masse sont sans doute un apport original et peu conventionnel à la réflexion critique sur les médias.

Quoi qu’il en soit, il est à souhaiter que la publication de Culture et Matérialisme ne soit qu’un premier pas, une brèche favorisant la publication d’autres ouvrages d’un penseur qui a profondément rénové la pensée marxiste sur la culture, et dont la « faste hybridation » (Lecercle) entre un matérialisme culturel subtil et la critique romantique de la civilisation bourgeoise n’a rien perdu de son tranchant et de sa puissance.

1 R. Williams (éd.), May Day Manifesto, Penguin, 1968, p. 45.

2 Voir à ce sujet l’intéressant article de Thierry Labica, « Pourquoi nous avons besoin de Raymond Williams », in Contretemps, n° 5, mars 2010.

3 Raymond Williams, Culture and Society 1780-1950, Londres, Penguin, 1971 (1958).

4 Raymond Williams, Cobbett, Oxford University Press, « Past Masters », 1983, p. 56. William Cobbett (1763-1835), journaliste, essayiste et polémiste célèbre en son temps. D’abord conservateur, il devint vers 1804 – et jusqu’à la fin de sa vie – un démocrate radical et un défenseur de la cause des travailleurs.

5 Jean-Jacques Lecercle, « Lire Raymond Williams aujourd’hui », introduction à Raymond Williams, Culture et Matérialisme, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2009, p. 12.

6 Pour une discussion plus détaillée de la dimension « romantique » de Raymond Williams, je renvoie à l’essai « Le courant romantique dans les sciences sociales en Angleterre : Edward P. Thompson et Raymond Williams » par Robert Sayre et moi-même, dans notre livre commun Esprits de feu. Figures du romantisme anticapitaliste, Paris, Éditions du Sandre, 2010.

7 Raymond Williams, « What is anticapitalism ? », in New Society, 24 janvier 1980, p. 189-190. La conclusion de la recension, en ce qui concerne mon livre, c’est qu’il a pour principale qualité « qu’il peut être lu contre certaines de ses formulations immédiates ». (La critique de Williams m’a obligé à réfléchir, en termes nouveaux, sur les rapports entre marxisme et romantisme.)



Michael Löwy
Michael Löwy, sociologue et philosophe marxiste franco-brésilien, spécialiste de la théologie de la libération, est directeur de recherche émérite au CNRS et enseignant à l’EHESS. Il est notamment l’auteur de Walter Benjamin : avertissement d’incendie. Une lecture des thèses sur le concept d’histoire, de Franz Kafka, rêveur insoumis; et avec Olivier Besancenot, Che Guevara, une braise qui brûle encore. Il a publié en 2001 avec Joel Kovel un Manifeste écosocialiste international qui a nourri le débat sur les liens entre écologie politique et anticapitalisme.

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Pour citer cet article : Michael Löwy, « Le matérialisme culturel de Raymond Williams », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 28/09/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=538