Jean-Paul Sartre et la question juive
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Jean-Paul Sartre et la question juive

par Michael Scott Christofferson

à propos de

Jonathan Judaken

Jean-Paul Sartre and the Jewish Question: ANti-antisemitism and the Politics nof the French Intellectual

Le titre de l’ouvrage de Jonathan Judaken, Jean-Paul Sartre and the Jewish Question, pourrait laisser croire qu’il s’agit d’une monographie consacrée à un sujet étroitement délimité – il n’en est rien. Il s’agit plutôt d’une réinterprétation ambitieuse des idées et des positions politiques de Sartre, qui entend apporter une contribution déterminante à notre compréhension de la France du XXe siècle et de ses intellectuels. Judaken soutient que la « question juive » a constitué un élément central de la pensée et des conceptions politiques de Sartre : « chaque fois que Sartre repensa fondamentalement les principes sous-jacents qui définissaient ses engagements politiques et son rôle d’intellectuel, il le fit à travers une réflexion sur la Question juive » (p. 3). Qui plus est, « sa réponse à la Question juive a contribué à déterminer son approche d’autres questions et explique en partie pourquoi ses idées ont eu un tel écho dans la culture politique française » (p. 3). Pour Judaken, le fait que Sartre se soit penché sur la Question juive n’est guère surprenant, dans la mesure où la figure de l’intellectuel français est, depuis l’origine, avec l’affaire Dreyfus, « intrinsèquement liée au débat sur la Question juive » (p. 3), à un degré tel que Judaken présente son travail comme une étude de cas sur la manière dont la figure du « Juif » a contribué à définir l’intellectuel dans la France du XXe siècle (p. 7).
Le livre de Judaken relève de ce qu’il appelle une « histoire culturelle des idées » (p. 19), approche dont il dit qu’elle exige « à la fois une compréhension de la matrice conceptuelle du travail de Sartre et une attention aux contextes social, politique, économique et idéologique qui façonnèrent ses projets » (p. 19). Également préoccupée de l’histoire de la réception, cette approche entend éclairer à la fois la production des idées, leur distribution et leur consommation. À ce titre, elle cherche à rendre compte de « l’économie politique des différentes significations ainsi que de l’inconscient politique d’un système de pensée » (p. 19). Ainsi, Judaken cherche à mieux comprendre non seulement Sartre et ses idées, mais aussi le champ dans lequel il est intervenu. Ce programme ambitieux et estimable est difficile à mener à bien, mais Judaken, qui se montre tout à fait à l’aise tant face aux complexités de la pensée de Sartre que face à celles du contexte plus général, y parvient dans une large mesure.

Après l’introduction, le livre de Judaken s’ouvre sur un excellent chapitre consacré aux travaux que Sartre écrivit pendant les années 1930. S’inscrivant contre les représentations communes selon lesquelles Sartre aurait été apolitique au cours de cette période, Judaken affirme que Sartre traite de la crise des années 1930 en France dans son livre La Nausée et dans sa nouvelle « L’Enfance d’un chef », deux oeuvres dans lesquelles s’incarne sa philosophie alors en développement, à travers le traitement des crises d’identité des protagonistes et la manière dont ceux-ci les résolvent en relation avec la Question juive. Dans « L’Enfance d’un chef », Lucien Fleurier trouve un refuge contre l’absurdité de l’existence – dont il fait l’expérience à travers une série de rencontres avec des Juifs – en embrassant l’antisémitisme et une identité « vraiment française », que Sartre considère comme inauthentique. Au contraire, Antoine Roquentin rejette l’enracinement et parvient à résoudre sa crise d’identité par la découverte, alors qu’il écoute une chanson écrite par un Juif, de la rédemption par l’écriture. Sartre dessine ainsi deux réponses possibles – et toutes deux liées à la Question juive – à la crise des années 1930. Pour les personnages de Sartre, « l’image du « Juif » joue le rôle de point de référence à l’origine du passage de la réflexion passive à l’engagement actif » (p. 47).
Selon Judaken, les réflexions que Sartre mena sur la Question juive pendant la guerre l’aidèrent à élaborer les catégories centrales de sa pensée, et notamment sa conception de l’engagement. Judaken fonde cette affirmation sur l’étude des lettres que Sartre écrivit à Beauvoir au cours de la drôle de guerre, dans lesquelles il compare Heinrich Heine (le Juif authentique) à Pieterkowski (le Juif inauthentique), ainsi que des personnages juifs qui apparaissent dans les romans des Chemins de la liberté et dans la pièce de Noël que Sartre écrivit en 1940, alors qu’il était prisonnier de guerre. Un autre fil rouge de l’analyse que propose Judaken de ces années est constitué par l’affirmation selon laquelle Sartre aurait évolué dans une « zone grise » pendant la guerre – un argument important proposé à la fois pour défendre Sartre contre les accusations d’opportunisme grossier et pour faire ressortir le contraste entre son expérience réelle des années de guerre et le mythe de la résistance qu’il propagea à la Libération. À ce sujet, Judaken montre de manière convaincante que certains textes de Sartre, tels « La République du Silence » et « Qu’est-ce qu’un collaborateur ? », participaient à « une double stratégie d’oubli » (p. 110), par laquelle Sartre suggérait que la Résistance était partout et minimisait la Collaboration en présentant les collaborateurs comme des déviants anti-français. De plus, en homogénéisant l’expérience de la guerre, Sartre efface en réalité du grand récit du conflit les Juifs et la spécificité de leur expérience. Dans ses écrits d’après-guerre, il devint paradoxalement, pour Judaken, à la fois « la conscience de la nation » et son grand maître en matière d’oubli (p. 122). L’analyse que fait Judaken des Réflexions sur la Question juive de Sartre met particulièrement bien en lumière tant la perspicacité que les impasses du texte de Sartre. Judaken montre comment l’ouvrage de Sartre est un brillant exemple de l’application de sa philosophie existentialiste à un problème concret. Comme il l’explique, Sartre suivra la même approche dans ses analyses ultérieures du colonialisme et du racisme anti-Noirs, et d’autres auteurs lui emboîteront le pas, comme Simone de Beauvoir avec Le Deuxième sexe. Pour Judaken, la principale contribution de Sartre à l’étude de l’antisémitisme est son argument selon lequel ce dernier n’est pas provoqué par l’expérience (p. 131). Selon les termes de la philosophie sartrienne, il s’agit « d’une réponse inauthentique à la condition de l’homme dans le monde et à l’être-avec-les-autres », d’une façon de fuir la condition humaine (p. 132). Judaken souligne très bien les ambiguïtés de l’analyse que fait Sartre de l’identité juive. « Hanté par le spectre de l’Abbé Grégoire » (p. 139), Sartre conteste toute réalité positive à l’identité juive, qui serait constituée uniquement par le regard de l’antisémite. Puisque, selon ses termes, le Juif authentique est celui qui accepte le mépris de l’antisémite à son égard, Judaken en conclut que pour Sartre « la seule possibilité d’authenticité juive est donc le martyre juif » (p. 138). Sartre ne fait souvent que reprendre des stéréotypes sur les Juifs ; il « capitule devant le vocabulaire de l’antisémitisme en se contentant d’inverser les termes du débat » (p. 146). Sans doute cela est-il dû à sa « stricte logique dialectique » (p. 145), qui limite les possibilités qui lui sont ouvertes et le conduit à rechercher une solution au problème de l’antisémitisme dans un appel à une révolution socialiste mythique – que Judaken considère comme une réponse manifestement inadéquate – pour résoudre le conflit et « surmonter les antinomies de sa propre pensée » (p. 144).

Pour Judaken, « il faut lire les Réflexions de Sartre dans le contexte du syndrome de Vichy et de sa propre contribution à ce syndrome à travers sa double stratégie d’oubli » (n. p. 39, p. 333). Judaken pose que Sartre « écarte subtilement la responsabilité spécifique de la France dans la collaboration à la Solution finale » (p. 127). À un moment du texte, Sartre semble accepter cette responsabilité française, lorsqu’il écrit qu’« Il n’est pas un de nous [Français] qui ne soit totalement coupable et même criminel » (p. 142, citant Sartre), mais, souligne Judaken, il nuance immédiatement cette déclaration en ajoutant que « le sang juif que les nazis ont versé retombe sur toutes nos têtes » (p. 138, citant Sartre). Plus loin, Judaken cite encore Sartre qui écrit : « Nous [Français] sommes coupables et nous risquons d’en être, nous aussi, les victimes » (p. 142, citant Sartre). Judaken commente : « Le « sang juif », tout comme la culpabilité et la responsabilité de la Shoah, est imputé aux Nazis, ce qui limite l’implication française. Les Français, comme « les Juifs », ont aussi été les victimes des atrocités nazies. Le geste de Sartre, qui semble étendre la culpabilité à tous les Français, disculpe en même temps subtilement la France de sa collaboration à la Solution finale » (p. 142).
Judaken interprète le pronom « nous » dans les deux citations comme se rapportant simplement à l’antécédent « les Français », ce qui semble inexact. La première citation renvoie clairement au passé et apparaît dans la troisième partie du livre, dans le contexte d’une discussion sur la manière dont « notre antisémitisme » et « notre libéralisme condescendant » ont créé des Juifs qui n’ont « pour raison d’être que de servir de bouc émissaire à une collectivité encore prélogique  ». La seconde citation, quant à elle, se trouve dans la dernière partie du livre, qui est une projection dans l’avenir, et apparaît dans la réponse de Sartre à la question « Comment agir sur l’antisémitisme ?» (p. 147). Il semble bien que la phrase citée ne se rapporte pas à la Shoah, mais plutôt au présent et au futur de l’après-guerre.
Certes, Sartre limite l’implication française dans la Shoah en en imputant la responsabilité principalement aux Nazis. Toutefois, on peut se demander s’il a vraiment tort de le faire. S’il peut sembler raisonnable de distinguer différents degrés de culpabilité dans la Shoah, alors les Français – agrégat dans lequel on trouve, bien évidemment, d’immenses variations – sont clairement moins coupables que les Allemands. En laissant de côté la question de l’attitude de la population, les politiques menées par les deux régimes furent substantiellement différentes. L’antisémitisme de Vichy, contrairement à celui des Nazis, n’avait pas pour visée l’extermination, et il n’y aurait jamais eu de Shoah sans les Nazis. Judaken n’est pas clair sur ce point, et en au moins une occasion , il englobe les responsabilités allemande et française en qualifiant le Statut des Juifs de « Lois de Nuremberg françaises » (p. 77). Si le Statut des Juifs et les Lois de Nuremberg ont pour point commun d’avoir défini dans des termes raciaux qui était juif au regard de la loi, la similarité s’arrête là. Le Statut des Juifs exclut les Juifs de positions importantes dans la société française, mais cela avait déjà été fait dans une large mesure en Allemagne avant même la promulgation des Lois de Nuremberg en septembre 1935. Qui plus est, ces dernières allèrent bien plus loin que les statuts de Vichy concernant la population juive. La « Loi de citoyenneté du Reich » priva les Juifs allemands de leur citoyenneté, et en fit des sujets de l’État allemand, tandis que la « Loi pour la protection du sang et de l’honneur allemands » interdit le mariage et les relations sexuelles entre Juifs et citoyens allemands . Le Statut des Juifs n’allait pas aussi loin, et Vichy ne déchut jamais tous les Juifs français de leur citoyenneté, pas plus qu’il ne créa de crime de « souillure raciale ». Il ne s’agit évidemment pas par là de dire que le Statut des Juifs promulgué par Vichy avait quoi que ce soit d’humaniste. Pur produit de Vichy mis en place sans aucune pression allemande, il alla après tout plus loin dans la définition des Juifs que l’ordonnance allemande pour la France occupée . Pour en revenir à Sartre, je ne crois pas que l’on puisse accuser ses Réflexions d’être « ambiguës sur la question de la complicité française à la Solution finale de la Question juive » (p. 142). Judaken peut certainement toujours affirmer que Sartre encouragea l’oubli français en « rabattant l’une sur l’autre les dimensions historique et ontologique de son analyse, ce qui le conduit à analyser l’antisémitisme dans des termes ontologiques transhistoriques » (p. 145), mais, en décembre 1945, lors de la publication de la première partie des Réflexions dans Les Temps modernes, les Français n’avaient besoin d’aucun rappel historique pour savoir que le livre de Sartre évoquait un passé récent dont ils – ou tout au moins un grand nombre d’entre eux – avaient été complices.
L’analyse proposée par Judaken de Qu’est-ce que la littérature?, où Sartre défend sa notion de l’engagement, fourmille d’idées intéressantes sur cette conception sartrienne. On notera en particulier son interprétation de la figure du martyr de la Résistance comme modèle pour Sartre de l’intellectuel engagé et sa présentation de l’engagement sartrien comme laïcisation de la Passion du Christ, dans laquelle l’écrivain est un « prophète-martyr, témoin vivant du royaume des hommes » (p. 155). Tout cela est excellent, mais je crains que Judaken ne perde quelque peu la trame de la Question juive avec l’analyse de ce livre. Il tente d’établir des liens directs entre Qu’est-ce que la littérature ? et les Réflexions sur la Question juive en posant que le premier texte présente le second comme « un paradigme de l’écriture engagée » (p. 158), mais je n’ai pas l’impression que le texte soutienne cette interprétation .
Cet exemple soulève une question d’interprétation plus large, qui est presque inévitable dans une étude sur l’importance d’une question ou d’un thème unique dans l’oeuvre d’une figure aussi compliquée que Sartre. En effet, pas plus dans Qu’est-ce que la littérature ? que dans les grands textes philosophiques de Sartre, L’Être et le néantetLa Critique de la raison dialectique, on ne trouve de références développées à la Question juive. De plus, comme le reconnaît lui-même Judaken : « Sartre n’a quasiment pas évoqué la Question juive en dehors de ses oeuvres de fiction entre 1945 et 1962 » (p. 159). Que doit-on en conclure quant à la prétendue centralité de la Question juive pour Sartre ? Au moins, dans le cas de L’Être et le Néant, Judaken peut-il proposer l’explication selon laquelle une longue analyse sur les Juifs aurait attiré l’attention de la censure pendant la guerre. La question demeure néanmoins de savoir pourquoi, en dehors des Réflexions, le traitement par Sartre des Juifs et de l’antisémitisme a principalement épousé la forme de la fiction. La question n’est pas directement abordée par Judaken, mais l’on peut peut-être s’aventurer à proposer une explication à partir de l’idée suggérée par Judaken selon laquelle « de même que les Réflexions de Sartre appliquent les termes de L’Être et le néant à la situation concrète des Juifs, Les Séquestrés d’Altona appliquent son marxisme existentialiste à une analyse de la Seconde guerre mondiale et de l’agression menée contre les Juifs » (p. 181). Si Sartre a recours à la Question juive afin de donner une illustration concrète de sa pensée, cet usage en dit peut-être autant sur le public français à qui il s’adresse à travers sa fiction que sur son usage de la Question juive pour formuler sa philosophie et sa conception de l’engagement. Il ne s’agit pas par là de nier le fait que la Question juive ait pu donner matière à penser à Sartre – je crois en effet que Judaken l’a montré de manière convaincante –, mais peut-être a-t-il simplement exagéré la portée de sa démonstration.
À cet égard, il est intéressant de comparer les réflexions de Sartre sur l’antisémitisme à celles qu’il consacra au racisme contre les Noirs. Quoique Judaken présente les premières comme antérieures aux secondes, il se peut que le tableau soit un peu plus compliqué. Sartre a ainsi lui-même déclaré en 1948 : « remplacez le Juif par le Noir, l’antisémite avec le défenseur de l’esclavage, et il n’y aurait rien d’essentiel à soustraire à mon livre [sur la Question juive] » (p. 159). De plus, comme le souligne Judaken à la suite de Robert J. C. Young, l’affirmation de Richard Wright [citée dans Réflexions] selon laquelle « il n’y a pas de problème noir aux États-Unis, il y a seulement un problème blanc » pourrait bien avoir inspiré à Sartre la thèse centrale de ses Réflexions : « c’est l’antisémite qui fait le Juif » (p. 160). Une lecture attentive de la manière dont Sartre utilise la citation de Wright dans Réflexions suggère également que celle-ci a pu informer sa conclusion : « Pas un Français ne sera en sécurité tant qu’un Juif, en France et dans le monde entier, pourra craindre pour sa vie . » On pourrait ajouter que Richard Wright figure à une place importante dans Qu’est-ce que la littérature ?, peut-être même davantage que la Question juive.

Certains autres éléments suggèrent que le recours par Sartre à la figure du Juif dans ses oeuvres de fiction était peut-être lié au public de ces oeuvres, notamment l’analyse intéressante que propose Judaken du rôle du Juif dans la découverte par Roquentin de la fonction rédemptrice de l’écriture. Cette découverte se produit alors que Roquentin écoute la chanson de jazz « Some of these Days », qui fut, peut-on lire dans le roman, écrite par un Juif. Pourtant, comme le note Judaken, cette chanson fut en réalité écrite par un Noir, et il est vraisemblable que Sartre ne l’ignorait pas. Judaken a alors ce commentaire : « cette non-reconnaissance de l’identité du « Juif » suggère que la rédemption par la création artistique de Roquentin, qui joue le rôle de dénouement apparent du roman, est ironique » (p. 44). Toutefois, ne pourrait-on pas plutôt lire cette substitution du Juif au Noir à la lumière de la déclaration de Sartre de 1948 selon laquelle le Juif et le Noir sont deux figures interchangeables de l’altérité, et ne peut-on y lire la suggestion voilée que le Juif occupe en France une position analogue à celle du Noir aux Etats-Unis, et peut de ce fait servir de référence plus parlante à Roquentin et aux lecteurs français de Sartre ? En bref, le livre de Judaken aurait probablement bénéficié d’une réflexion supplémentaire sur la raison pour laquelle la Question juive apparaît davantage dans certains genres de l’oeuvre de Sartre que dans d’autres. Il aurait aussi pu explorer plus pleinement l’interaction entre les réflexions de Sartre sur les Juifs et sur d’autres « Autres », comme les Noirs.
Ces réserves mises à part, l’analyse de Judaken sur le rôle de la « Question juive » dans la manière dont Sartre repense l’engagement intellectuel entre la fin des années 1950 et les années 1970 est tout à fait excellente. Judaken montre comment Sartre a illustré l’élaboration de ses idées dans son scénario pour un film sur Freud ainsi que dans sa pièce Les Séquestrés d’Altona. L’analyse de Judaken sur la relation de Sartre avec Israël et la manière dont il vécut le conflit israélo-palestinien est proprement fascinante. Percevant des deux côtés la présence d’une certaine justice, Sartre s’éloigna de la définition de l’engagement qu’il avait donnée dans Qu’est-ce que la littérature ? pour, selon Judaken, se rapprocher de la perspective développée plus tard par Jean-François Lyotard, pour qui l’intellectuel devait « témoigner du différend », « révéler les différences inhérentes aux positions de chaque camp, et montrer comment leurs postulats sous-jacents sont irréconciliables et conduisent au conflit » (p. 190). L’analyse que fait Judaken de cette histoire et de la dimension juive de 1968 suggère qu’il est nécessaire de remettre au centre de la description de la France des années 1960 la politique française lors de la guerre des Six jours et ses conséquences pour l’identité juive française. Judaken termine son analyse de la confrontation de Sartre à la Question juive avec l’idée controversée selon laquelle L’Espoir maintenant – ouvrage dans lequel Sartre, à la veille de sa mort, opère une réévaluation profonde d’aspects majeurs de sa vie et de sa pensée – exprime authentiquement la voix de Sartre, ou du moins celle d’« une pensée créée par deux personnes [Sartre et Benny Lévy] » (p. 232). Après le long examen de la Question juive dans la pensée de Sartre, cette conclusion semble assez convaincante.
Jean-Paul Sartre and the Jewish Question se conclut par un chapitre sur la réception des Réflexions sur la Question juive de Sartre, de leur publication à nos jours. S’il n’est certes pas dénué d’intérêt, ce chapitre est toutefois apparu aux yeux de l’auteur de cette recension comme le moins intéressant du livre. Contrairement au reste de l’ouvrage, où l’« histoire culturelle des idées » proposée par Judaken donne à son analyse une certaine profondeur et témoigne – en règle générale – d’une sensibilité rare aux subtilités de la pensée de Sartre et à ses rapports avec son contexte, ce chapitre relègue la majeure partie du contexte aux notes de bas de page et rejoint pour l’essentiel la tradition d’une histoire synoptique des idées. Bien sûr, une étude vraiment contextualisée de la réception du livre de Sartre aurait nécessité un livre à elle seule, et l’on peut donc difficilement reprocher à Judaken son approche .
En conclusion, Jean-Paul Sartre et la Question juive de Jonathan Judaken est un réexamen très riche de la pensée de Sartre depuis la perspective originale de ses réflexions sur la Question juive. Si, à mes yeux, Judaken a tendance à exagérer la portée de sa démonstration et se trompe lorsqu’il accuse Sartre d’avoir minimisé la responsabilité française dans la Shoah, le livre n’en constitue pas moins une contribution importante à la littérature sur Sartre. D’une grande finesse conceptuelle et nourri de recherches exhaustives, Jean-Paul Sartre and the Jewish Question est un ouvrage que les érudits pourront lire et relire pour ses idées originales sur Sartre et la France du XXe siècle.

H-France Review, vol. 10 (janvier 2010), No 4
Traduit de l'anglais par Olivier Ruchet






Michael Scott Christofferson
Michael Christofferson enseigne l'histoire contemporaine à la Pennsylvania State University. Il est notamment l'auteur de Les Intellectuels contre la gauche : L'idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), qui a fait l'objet d'une recension par Alberto Toscano dans la RiLi n°1, et de France During World War II: From Defeat to Liberation.
Pour citer cet article : Michael Scott Christofferson, « Jean-Paul Sartre et la question juive », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 10/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=531