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La fin du monde est-elle vraiment pour demain ?

A propos de Jared Diamon, Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie

par J. R. McNeill

à propos de

Jared Diamon

Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie

En ces temps de crise écologique, la présence fantomatique des statues de l’Île de Pâques a quelque chose de troublant : l’humanité est-elle confrontée à un risque de disparition prochaine ? Pour J. R. McNeill, lecteur de Jared Diamond, l’étude des sociétés qui ont périclité par le passé est une mise en garde précieuse, mais il convient cependant d’être prudent : rien ne permet de dire que nos sociétés sont vouées à disparaître bientôt. Il importe en revanche de s’interroger sur les manières, plus ou moins souhaitables, dont elles pourront se perpétuer.

Il semble que Jared Diamond ait récidivé. Il y a quelques années, il avait publié De l’inégalité parmi les sociétés, Essai sur l’homme et l’environnement dans l’histoire (Guns, Germs and Steel)best-seller couronné par le prix Pulitzer, qui offrait une explication originale du fait que la puissance géopolitique est, depuis des millénaires, inégalement répartie dans le monde. Diamond soutenait que ce sont en définitive des différences environnementales, en particulier en matière de biogéographie et de disponibilité d’espèces domesticables, qui ont engagé les sociétés sur des chemins différents et permis à la zone eurasienne (ou habitée par les héritiers culturels de l’Eurasie) de dominer la politique internationale pendant plusieurs milliers d’années au moins.

Diamond a ensuite publié un best-seller encore plus volumineux, joyeusement intitulé Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie(Collapse: How Societies Choose to Fail or to Succeed) dans lequel il affirme que certaines sociétés se sont effondrées parce qu’elles n’ont pas su gérer leurs problèmes environnementaux, et que ce fait historique doit servir d’avertissement à nos sociétés et à nos États, en leur donnant à voir les conséquences politiques potentiellement dangereuses de leur vulnérabilité écologique. Le précédent ouvrage montrait comment les sociétés accumulent pouvoir et richesse ; celui-ci montre comment certaines sociétés les ont dissipés et comment d’autres ont réussi à éviter ce sort et à survivre dans des conditions satisfaisantes. Mais Diamond a-t-il raison historiquement et, si oui, son constat s’applique-t-il réellement aux problèmes d’aujourd’hui ?

Je m’efforcerai ici de répondre à ces deux questions, tout en réfléchissant à la gravité et à l’urgence des problèmes environnementaux pour les États et les sociétés présentes et à venir. Sur le terrain de l’histoire, Diamond est solide, mais il est toujours délicat de passer d’exemples historiques à une analyse du monde contemporain. Nombreux sont les hommes politiques, mais aussi les scientifiques, que ce saut a fait trébucher, et il me semble que c’est le cas de Diamond.



Diamond, l’« effondrement » et l’Histoire


Au premier abord, Diamond semble assez mal placé pour jouer un rôle de premier plan dans les débats concernant l’environnement, l’histoire, l’État et le pouvoir. Naturaliste de formation, il connaît la physiologie, l’ornithologie et la biologie évolutionnaire. Outre ses très nombreuses publications dans ces différents domaines, il a écrit une quantité de livres de vulgarisation scientifique sur la sexualité des humains et des primates. Mais Diamond a su faire de cette formation un atout : alors que les historiens (mais aussi la plupart des chercheurs en sciences politiques) répugnent généralement à adopter un point de vue global sur les affaires humaines et les tendances qui s’y manifestent, c’est précisément ce qu’il s’est efforcé de faire. Diamond remplit ainsi une niche que les historiens et les politistes n’occupent que rarement, parce qu’une telle perspective est contraire à leur formation. Son goût de toujours pour l’histoire, combiné à sa formation scientifique et à une prose agréable, lui ont permis d’acquérir une influence et de conquérir un lectorat qui dépass de loin celui de ces spécialistes.

Effondrement ne traite pas d’effondrements soudains. Parmi les nombreux cas étudiés dans le livre, plusieurs sont présentés comme des exemples d’effondrement : l’Île de Pâques, les îles Pitcairn et Henderson, les Anasazi (du Sud-Ouest de l’Amérique), les Mayas et les Vikings. Ce sont des cas de sociétés qui, d’une façon ou d’une autre, ont perdu peu à peu leur richesse, leur puissance, leur population, leur complexité sociale. Dans deux cas particulièrement dramatiques, celui des Vikings du Groenland et des habitants de l’Île de Pâques, des sociétés sont arrivées au bord de l’extinction, mais ce fut un processus progressif. La plupart des gens parleraient de « déclin » ou de quelque chose comme cela à propos de ce type de contexte. Mais sur la base de la théorie selon laquelle « l’effondrement d’un homme est le déclin d’un autre », et pour simplifier, j’utiliserai ici le mot de Diamond, même si je le trouve généralement peu précis.

Par ailleurs, et en dépit du sous-titre du livre, ce ne sont pas les sociétés, selon Diamond, qui choisissent d’échouer ou de réussir. Ce sont plutôt les élites qui choisissent de protéger leurs intérêts et leurs positions, et qui, sans le vouloir, entraînent peu à peu dans le déclin les sociétés qui les soutiennent et dont elles sont les membres privilégiés.

Si le contenu d’Effondrement ne correspond donc pas parfaitement au titre, les différents cas étudiés dans le livre s’agencent-ils cependant bien les uns avec les autres ? La réponse est non. Le livre n’a pas la cohérence et la trame serrée qui avaient contribué au succès de De l’inégalité parmi les sociétés. Effondrement est organisé en quatre parties, dont la première ne contient qu’un chapitre, consacré au Montana, où Diamond passe apparemment ses étés. Le Montana connaît des problèmes environnementaux, dont beaucoup sont liés au boom des activités minières. Il est, aujourd’hui, relativement pauvre par rapport aux autres États des États-Unis. Mais pas d’effondrement à l’horizon, et pas même de déclin, sinon celui des exploitations agricoles familiales. La deuxième partie – le coeur du livre – est constituée de sept chapitres présentant des exemples d’effondrement et d’un chapitre consacré à des sociétés qui, aux yeux de Diamond, ont surmonté leurs problèmes environnementaux (les habitants des hauts plateaux de Nouvelle-Guinée, les insulaires de Tikopia dans le sud-ouest du Pacifique et le Japon de l’époque d’Edo). La troisième partie s’intéresse aux sociétés contemporaines – le Rwanda, Haïti, la République dominicaine, la Chine, l’Australie – et à leurs problèmes environnementaux. La quatrième partie, consacrée à des « leçons pratiques », est un long chapitre sur le comportement des grandes firmes des industries d’extraction, encadré par deux chapitres plus maigres qui ressassent les raisons pour lesquelles on prend parfois de mauvaises décisions et ruminent les grands problèmes environnementaux du monde d’aujourd’hui, pour se conclure sur un certain nombre de raisons de ne pas désespérer. Tout cela s’assemble assez mal, en dépit d’une prose tout à fait agréable à lire, émaillée de conversations avec des amis, d’un journal de voyage et de divertissantes digressions.

Grossier ou non, l’ouvrage contient quelques idées qui méritent d’être examinées. Diamond nous offre d’abord un « cadre en cinq points » qui permet d’estimer la probabilité qu’une société donnée subisse un effondrement ou surmonte ses problèmes environnementaux. Ce cadre consiste en 1) la nature et l’étendue des dommages environnementaux d’une société donnée ; 2) la nature et l’étendue du changement climatique ; 3) le degré d’hostilité et de gigantisme des sociétés voisines ; 4) le degré de dépendance vis-à-vis du commerce avec des voisins amicaux ; 5) la nature des réactions d’une société à ses problèmes environnementaux. Tous ces facteurs, considérés ensemble, déterminent l’effondrement ou la survie d’une société. Cette catégorisation systématique a une incontestable utilité : elle représente un progrès par rapport à la nonchalance avec laquelle les historiens (mais aussi les chercheurs en sciences politiques travaillant sur les questions de sécurité environnementale) attribuent le déclin et l’effondrement à des causes environnementales dans le cas du Mycènes de l’âge du bronze, de la civilisation Harappa et Mohenjo-Daro de la vallée de l’Indus, et de l’empire khmer autour d’Angkor Wat. En effet, la tendance à voir la cause du déclin ou de l’effondrement dans la dégradation de l’environnement est souvent inversement proportionnelle à ce que l’on sait du déclin ou de l’effondrement concerné. Diamond, en proposant une analyse systématique et en étudiant minutieusement les cas qu’il présente, apporte ici, indéniablement, quelque chose. Son histoire est juste pour l’essentiel et, surtout, il nous fournit des outils pour la penser.

Diamond soutient ensuite que les divers effondrements de ce passé lointain constituent des leçons utiles pour notre temps. L’idée n’est pas nouvelle. Il n’est pas le premier à voir dans la triste saga de l’Île de Pâques un microcosme instructif. Entre 400 et 900 de notre ère, un groupe de Polynésiens aborde cette île, jusque-là inhabitée. Ils apprennent à survivre dans cet environnement pour eux étranger, et leur population croît jusqu’à atteindre (les estimations sont ici divergentes) entre 6 000 et 30 000 individus. Diamond, quant à lui, retient le chiffre de 15 000. Peu à peu, les habitants déboisent complètement leur petite île qui, à leur arrivée, possédait vingt-et-une espèces d’arbres. Ils utilisent le bois de façon tout à fait ordinaire, mais aussi pour construire des sortes de cales leur permettant de faire glisser sur plusieurs kilomètres, depuis les carrières jusqu’aux côtes, des statues géantes. Une fois la forêt disparue, il devint impossible aux habitants de l’Île de Pâques de construire des canoës et par conséquent de pêcher ; ils perdirent en même temps leur source de combustible, une part de leurs sources de nourriture (la noix de coco) et une grande partie de leurs sols cultivables. D’autres sources de nourriture disparurent également quand, finalement, tous les oiseaux vivant sur l’île et la plupart des oiseaux de mer s’éteignirent. Vers 1400 environ, la population connut un délitement brutal du tissu social et un déclin démographique rapide : son nombre tomba à environ 2 000 habitants. Cette saga malheureuse a frappé beaucoup d’observateurs, qui y ont vu une parabole utile du destin possible de la planète Terre.

Les habitants de l’Île de Pâques subirent un terrible déclin, mais ils ne disparurent pas totalement. Ce n’est pas le cas des Vikings du Groenland, auquel Diamond consacre deux longs (et très bons) chapitres. Arrivé d’Islande vers 980, un groupe de colons s’installe au Groenland et y apporte ses propres plantes et bêtes domestiques, comme le firent les habitants de l’Île de Pâques. Ils tentent, d’abord avec succès, de recréer la ferme et la prairie de la Norvège médiévale, avec des vaches, des moutons, des chèvres et – au début – des cochons et des chevaux. Ils cultivent du lin et essaient probablement de cultiver aussi de l’orge, de la betterave, du chou et quelques autres légumes suffisamment robustes. Mais, bien qu’ils soient arrivés au cours d’une période chaude (l’optimum médiéval, pour les historiens du climat), le Groenland était trop froid pour que l’on y fît pousser autre chose que du foin pour les animaux. Les Vikings connurent néanmoins un temps une certaine prospérité, en se nourrissant de lait, de fromage et de viande (les pauvres mangeaient de la viande salée), et ils atteignirent la population maximale de 5 000 individus. Ils endommagèrent 
toutefois les quelques étendues de terre qui pouvaient produire du bon fourrage et ne comprirent pas que le changement climatique tournait à leur désavantage. L’île devint de plus en plus froide (le petit âge glaciaire, pour les historiens du climat) et les Vikings ne surent pas s’y adapter. Le dernier d’entre eux décéda sans doute vers 1430.

Ces deux histoires sont racontées avec talent par Diamond, qui accorde une grande attention aux incertitudes des données archéologiques. Mais les différences entre l’Île de Pâques ou le Groenland viking (ou les Anasazi) et les États et sociétés de notre temps sont légion. Les critiques se sont d’ailleurs précipités pour le faire remarquer : notre capacité à recueillir, produire et diffuser de l’information, à opérer des changements technologiques et à substituer l’intelligence à la matière première est devenue si grande, disent-ils, que nous sommes parfaitement capables de résoudre les problèmes environnementaux que nous pouvons rencontrer – problèmes qui d’ailleurs n’ont à peu près rien à voir avec ceux des siècles précédents –, de sorte que l’argumentation de Diamond serait sans valeur.

Celui-ci avait naturellement prévu l’objection. Il reconnaît que les conditions sont autres aujourd’hui qu’hier, et n’affirme nulle part que nos problèmes dépassent nos capacités à les résoudre. Il soutient en revanche que les principales différences qui séparent nos sociétés de celles du passé (par exemple, une population plus nombreuse et la mondialisation) rendent nos sociétés plus vulnérables encore à un effondrement écologique (p. 515-517). En effet, écrit-il, « la question n’est pas de savoir si l’effondrement des sociétés passées peut offrir des points de comparaison ou des leçons pour notre temps. Cette question est réglée, car de tels effondrements se sont déjà produits récemment et d’autres semblent imminents. La vraie question est de savoir combien d’autres pays vont les subir » (p. 517).

Mais cette première question me semble, au contraire, encore ouverte. Il peut être utile ici de distinguer deux problèmes corrélés. Le premier est de savoir si les effondrements passés ont ou non une pertinence pour la situation d’aujourd’hui ; le second, si les cas choisis par Diamond, à savoir, principalement, de petites îles n’ayant que quelques milliers d’habitants plutôt isolés, permettent ou non d’étayer une démonstration. Il est intéressant de noter que Diamond n’a pas cherché à s’appuyer sur l’exemple de l’empire romain ou des cités-États Harappa et Mohenjo-Daro, ou de nombreux autres États de Mésopotamie. Or ces sociétés ressemblaient beaucoup plus à nos sociétés que l’Île de Pâques ou le Groenland viking : c’étaient des sociétés vastes et complexes, dotées d’une structure étatique, d’une hiérarchie sociale et d’une division du travail sophistiquées, elles étaient impliquées dans le commerce international, etc. En soulignant la pertinence particulière de l’exemple maya, auquel il consacre un excellent chapitre, Diamond reconnaît qu’il s’agit du seul cas de société vaste et complexe étudié. Il se peut donc qu’il soit effectivement utile d’examiner des cas anciens d’effondrement, même si les cas choisis ne sont pas tout à fait satisfaisants. Et si l’on n’est pas convaincu par les arguments de Diamond à ce sujet, on peut cependant apprendre beaucoup de choses de ces exemples microcosmiques.

Songeons par exemple à la tendance qu’ont les élites sociales à poursuivre le « business as usual », sans rien changer, bien au-delà du moment où ce comportement se met à menacer l’intérêt général de la société. L’élite viking au Groenland a voulu à tout prix établir et maintenir une économie à la norvégienne, avec du bétail, des moutons et des cultures fourragères, alors que ce type d’économie était tout à fait inadapté aux conditions environnementales du Groenland et devenait même de plus en plus impraticable à mesure que le climat se refroidissait et que l’érosion des sols s’accélérait. Ils auraient pu changer leurs habitudes, s’adapter aux circonstances, par exemple en vivant comme les Inuits ; mais ils ont résisté parce qu’ils croyaient que le plus important était de se comporter en chrétien et en Viking. De même, les chefs de clan de l’Île de Pâques ont voulu ériger de grandes statues sur les côtes, pour des raisons qui restent incertaines, mais qui étaient sans doute liées à leur prestige et à des obligations religieuses. Une telle entreprise était contraire aux intérêts matériels de la plupart des habitants de l’île, pour qui le bois et la noix de coco étaient une ressource rare et précieuse. Mais l’intérêt à long terme des insulaires n’était pas l’intérêt immédiat de leurs chefs. Ce comportement, un attachement égoïste et têtu au statu quo de la part de ceux qui en sont les bénéficiaires, transcende le temps et l’espace. Les cas présentés par Diamond ont, à cet égard, un intérêt considérable et peuvent nous aider à réfléchir au Politburo soviétique et, peut-être – l’avenir le dira – au lobby des combustibles fossiles aux États-Unis.

Songeons encore aux difficultés qu’ont les sociétés à organiser une réponse aux crises se développant progressivement. La déforestation de l’Île de Pâques et les problèmes d’érosion des sols de l’agriculture maya ont couru sur plusieurs générations, chacune laissant le soin à la suivante de traiter le problème, soit que les gens n’eussent pas réellement conscience du problème, soit qu’ils préférassent ne pas y faire face. Ou peut-être espéraient-ils l’intervention d’un deus ex machina. Mais, en tout état de cause, personne n’était prêt à payer tout de suite le prix d’un salut futur. Cette habitude de pensée est très répandue aujourd’hui et peut se révéler fort coûteuse, dans le domaine politique comme dans le domaine écologique. Machiavel l’avait tout à fait compris, il y a près de cinq cents ans, dans son célèbre ouvrage, Le Prince : « Rome fit dans ces circonstances ce que doit faire un prince sage : considérer non seulement les désordres présents, mais ceux qui adviendront, et parer à tous avec la plus grande énergie. Car si l’on prévoit le mal longtemps à l’avance, on peut facilement y porter remède ; mais si tu attends qu’il te presse, la médecine vient trop tard, la maladie est incurable. On peut dire d’elle ce que les docteurs disent de la langueur pulmonaire ; au commencement, elle est facile à guérir, et difficile à reconnaître ; mais quand beaucoup de temps s’est écoulé, si on ne l’a pas dans son début traitée convenablement, elle devient facile à reconnaître et difficile à guérir. De même dans les affaires d’État : si tu reconnais de loin (mais cela n’est donné qu’à un homme sage et prévoyant) les maux qui apparaissent en ton domaine, ils guériront vite ; mais, faute de les avoir reconnus, si tu les laisses croître au point qu’ils éclatent aux yeux de tous, il n’est plus de remède possible. »

Les exemples récents d’un manque de prévoyance dans les affaires de l’État sont nombreux, que celui-ci vienne de l’incapacité à appréhender un problème ou de l’absence de volonté d’y faire face. Les crises lentes, qu’elles soient de nature écologique ou autre, excèdent souvent la sagesse et la prévoyance des présidents et des chefs de gouvernement aussi bien que des princes. Aussi, même si l’on conteste la pertinence des exemples insulaires choisis par Diamond pour nos sociétés contemporaines, il y a un intérêt évident à réfléchir à ce qu’il nous en dit.



Diamond,
Effondrement et le monde contemporain

Diamond tente de nous convaincre du bien-fondé de son analogie en expliquant certains troubles environnementaux que connaît le monde d’aujourd’hui. Sans être exceptionnels, ses chapitres sur l’Australie, la Chine et les deux pays, Haïti et la République dominicaine, qui partagent l’île d’Hispaniola rendent compte avec compétence de problèmes souvent graves. Diamond veut montrer que la dégradation environnementale provoque des désordres politiques. Voici comment : « Laissons pour l’instant de côté la question des problèmes environnementaux dans le Premier-Monde, et demandons-nous si les leçons des effondrements passés peuvent s’appliquer dans le Tiers-Monde aujourd’hui. Demandons d’abord à un universitaire écologiste, enfermé dans sa tour d’ivoire, très savant en matière d’environnement, mais qui ne lit jamais le journal et ne s’intéresse pas à la politique, de nommer les pays lointains ayant les pires problèmes en matière d’environnement, de surpopulation ou les deux. Notre écologiste répondrait : « C’est facile, c’est même évident. Votre liste de pays surpeuplés ou écologiquement endommagés doit inclure l’Afghanistan, le Bangladesh, le Burundi, Haïti, l’Indonésie, l’Irak, Madagascar, la Mongolie, le Népal, le Pakistan, les Philippines, le Rwanda, les Îles Salomon et la Somalie, plus quelques autres. »

Demandons ensuite à un politicien du Premier-Monde, qui ne sait rien et se soucie encore moins des problèmes d’environnement et de population, de nommer les pays du monde les plus chaotiques : ceux où le gouvernement étatique s’est déjà effondré ou risque de s’effondrer, ou a été détruit par une récente guerre civile, et les pays qui, du fait de problèmes qui leur sont propres, posent problème aux pays riches du Premier-Monde – parce que nous pourrions être contraints de les aider, que nous pourrions avoir à faire face à des flux de migrants illégaux, ou que nous pourrions décider de les aider militairement contre des rebelles ou même d’y envoyer nos troupes. Le politicien répondrait : « C’est facile, c’est même évident. Votre liste de pays politiquement chaotiques doit inclure : l’Afghanistan, le Bangladesh, le Burundi, Haïti, l’Indonésie, l’Irak, Madagascar, la Mongolie, le Népal, le Pakistan, les Philippines, le Rwanda, les Îles Salomon et la Somalie, plus quelques autres. »

Surprise, surprise : ces deux listes sont très similaires. Le lien entre elles est transparent : ce sont les problèmes des anciens Mayas, des Anasazi et des habitants de l’Île de Pâques, qui se répètent dans le monde moderne
 » (p. 515-516).

Diamond présente une paire de cartes du monde qui font fi des précautions de sa prose et montrent les quatorze mêmes pays présents dans les deux listes comme autant d’exemples de points chauds à la fois politiquement et écologiquement. Un rapide regard sur ces cartes suffit cependant à soulever quelques doutes. La Corée du Nord n’y apparaît pas. Pas plus que l’Iran, la Syrie, l’Albanie, le Kosovo, le Congo, le Liberia ou le Zimbabwe. Mais on y trouve la Mongolie et le Bangladesh. L’Irak, qui est certainement en état de chaos politique, figure également dans la liste des points chauds écologiques. Ce pays a certes des problèmes environnementaux, dont certains datent d’ailleurs de plus de deux mille ans, mais peut-on vraiment faire le lien entre ceux-ci et les troubles politiques actuels ? De tous les facteurs contribuant au chaos politique en Irak, il me semble que la dégradation de l’environnement n’arrive qu’en dernière position. Les deux listes de Diamond sont très sélectives, et la catégorie « plus quelques autres » contient des pays qui n’apparaîtraient que dans l’une des deux. Il y a sans aucun doute des cas où la dégradation environnementale contribue au désordre politique, et Diamond en a relevé plusieurs. Mais en général, le lien entre les deux est bien plus faible qu’il ne le suggère par ces cartes et l’explication qui les accompagne.

L’effondrement environnemental : passé et présent

Les idées de Diamond, qu’on les apprécie ou non, posent la question de la relation entre variables environnementales et variables politiques. Il y a déjà là, en soi, quelque chose d’un intérêt considérable pour la communauté intellectuelle et le grand public, lesquels, paralysés par leurs préoccupations de court terme, ont besoin qu’on leur rappelle les grands enjeux actuels. Dans les deux dernières parties de cet article, j’examinerai brièvement les deux principales questions que soulève l’ouvrage de Diamond.

Tout d’abord, nos sociétés sont-elles menacées par un effondrement environnemental ? Ou, pour observer la prudence que manifeste parfois Diamond, risquent-elles un effondrement dans lequel la dégradation de l’environnement jouerait un rôle significatif ? Malgré l’assurance fréquemment affichée à ce sujet, il est hélas difficile de répondre. En particulier parce qu’en matière d’environnement comme de politique, les occasions de discontinuité et de non-linéarité ne manquent pas. Il est par exemple possible que les plaques tectoniques de la planète se heurtent les unes aux autres pendant des années sans conséquences notables. Il est également possible que, soudain, sans qu’on puisse le prévoir même avec les outils très perfectionnés de la géophysique, une plaque glisse sur ou sous une autre et provoque par là un séisme ou, comme en décembre 2004, un tsunami fatal. Il s’agit là d’un effet non linéaire, bien connu des géophysiciens. Les écologistes préfèrent parler de « labilité », c’est-à-dire de la propriété que possèdent les systèmes écologiques de passer brutalement d’un état à un autre. Les climatologues l’observent également et pensent aujourd’hui que de rapides « changements » de climat (sur une décennie ou deux) ont pu provoquer, par le passé, un âge glaciaire ou une vague de chaleur.

Qui plus est, en matière d’environnement (et de politique), il peut s’ajouter à cela – ce qui complique encore les choses – des boucles rétroactives positives ou des tendances cumulatives. Ainsi, le réchauffement du climat dans l’Arctique fait fondre la neige et la glace, ce qui réduit la quantité de lumière renvoyée vers l’espace, accélérant d’autant le réchauffement du climat arctique. (L’inverse est également vrai : une tendance au refroidissement signifie plus de neige et de glace, plus de réflexion, et donc encore plus de froid). Compte tenu de toutes les difficultés que posent les effets non linéaires, et la possibilité de boucles rétroactives positives imprévues, il est impossible d’être sûr qu’il ne se produira pas à l’avenir d’effondrement écologique. Mais il est tout aussi impossible de dire qu’il s’en produira un. Une bonne dose d’humilité est donc de mise lorsqu’on aborde les questions impliquant un changement de l’environnement. Y répondre est un défi frustrant, même pour le plus prévoyant des princes.

Certaines tendances incontestables semblent augurer du pire et laissent entrevoir la possibilité d’un réel effondrement. Continuer à utiliser des combustibles fossiles comme nous l’avons fait pendant les deux cents dernières années est manifestement impossible. Or, nos politiques, nos économies, nos cultures, nos institutions, nos attentes sont précisément fondées, et à un degré remarquable, sur une énergie abondante et bon marché, sorte de généreuse subvention du passé géologique de la planète. Si elle devait un jour venir à manquer, les ajustements nécessaires seraient déchirants, et il est quasiment sûr qu’ils provoqueraient violences et chaos politique. L’agriculture moderne ne pourrait pas fonctionner sans elle : les combustibles fossiles font fonctionner les machines utilisées dans les exploitations et entrent dans la composition des engrais et des pesticides indispensables pour maintenir les rendements. Acheminer de l’eau par irrigation au bon endroit et au bon moment nécessite aussi énormément d’énergie. Sans énergie bon marché, la nourriture deviendrait bien plus chère, et presque tout le monde en serait appauvri. Ce n’est pas pour rien que les États-Unis, depuis les années 1940, font d’immenses efforts pour s’assurer un flux constant de pétrole bon marché, et, souvent, pour l’assurer à leurs alliés. Tôt ou tard – d’aucuns disent bientôt, ce dont personnellement je doute –, il sera difficile de trouver du pétrole de qualité, et son prix augmentera irréversiblement. Peut-être aurons-nous alors découvert un substitut adéquat, peut-être pas. Si nous n’en disposons pas, cela provoquera certainement des troubles considérables et, dans certaines régions du monde, un véritable effondrement.

Si les tendances actuelles se poursuivent, l’usage des carburants fossiles deviendra insoutenable, et ce pour des raisons liées au changement climatique. Au début du XXIe siècle, la population humaine utilise environ quinze fois plus d’énergie que nos ancêtres un siècle plus tôt, dont l’essentiel (comme alors) sous la forme de combustibles fossiles. Un autre siècle comme celui qui vient de s’écouler provoquerait un réchauffement si fort et si rapide de la Terre qu’il se traduirait par un chaos et des souffrances d’une telle ampleur, dans certaines régions, qu’on pourra les qualifier d’effondrement. Il est heureusement probable qu’une énergie de transition fera son apparition avant qu’un autre siècle de dépendance aux carburants fossiles et d’explosion des émissions de dioxyde de carbone ne fasse son oeuvre.

Au-delà des vulnérabilités liées à la profonde dépendance des sociétés modernes vis-à-vis des combustibles fossiles, nous avons pris l’habitude de disposer d’eau raisonnablement saine et bon marché. S’il est aisé d’imaginer, quoiqu’il soit impossible de le prévoir dans le détail, qu’un nouveau régime énergétique nous libérera un jour de notre addiction aux premiers, il semble inconcevable de trouver un substitut à l’eau douce. En ce début de XXIe siècle, l’humanité utilise neuf ou dix fois plus d’eau douce qu’il y a cent ans. Cette tendance est, elle aussi, insoutenable. (Ces questions sont corrélées : avec une énergie bon marché, il serait possible de dessaler l’eau de mer à faible coût, ce qui permettrait d’esquiver le problème.)

Enfin (dans cette litanie incomplète de tous les maux possibles), la couche protectrice de la biosphère a singulièrement diminué et semble continuer à se réduire. Le monde possède environ 20 % de zones forestières en moins qu’il y a un siècle, et – malgré une tendance contraire aux États-Unis –, la voit chaque année se réduire un peu plus. Les mers fermées du globe, les eaux côtières et les estuaires sont beaucoup plus pollués qu’il y a un siècle et, dans la plupart des cas (à quelques exceptions près), leur état empire chaque année. Il n’existe plus de prairies ouvertes ou de steppes dotées d’un sol riche et épargné par l’érosion. Il y a 150 ans, dans les Amériques, en Russie, au Kazakhstan et ailleurs, ce type de terres abondait, et il suffisait à l’époque d’y passer un soc de charrue pour que des flots de céréales abreuvassent un monde alors en pleine urbanisation. Mais l’humanité n’a plus cette carte dans son jeu. De ce fait, la capacité du monde naturel à absorber les chocs, à s’en remettre et à nous protéger contre les effets néfastes du changement climatique s’en trouve fortement diminuée. Notre sécurité dépend donc, plus que jamais, de nos outils, de notre ingéniosité et de notre prévoyance.

Si l’on garde tout cela à l’esprit, il est difficile de contester que le régime écologique actuel, avec les tendances qu’on lui connaît, est radicalement insoutenable. Cela implique-t-il nécessairement un effondrement, soit de façon générale, soit pour une société ou un État donné ? Je ne le crois pas. Tout d’abord, les tendances de long terme que nous observons vont changer. Il est presque impossible que le prochain siècle connaisse, comme celui qui vient de s’écouler, un quadruplement de la population du globe. Personne ne prévoit un monde de 25 milliards d’individus en 2100. Les économistes pensent généralement que le mécanisme du prix interviendra de manière décisive et nous apportera, par exemple, de nouvelles sources d’énergie quand le pétrole sera plus cher, tout comme il fait apparaître de nouveaux matériaux de construction quand et là où le bois vient à manquer. Cela se produira certainement, sur une échelle et à un rythme inconnus. Il est vrai qu’il relève d’une économie fondée sur la foi que de penser que des substitutions se produiront assez tôt et assez largement pour éviter tout chaos politique et économique. Mais il est tout aussi peu avisé d’affirmer le contraire.

En second lieu, espèrent les optimistes, la science et la technologie vont permettre de pallier certaines de nos vulnérabilités écologiques. Cela est déjà arrivé et ne peut manquer de se répéter. Le trou dans la couche d’ozone, par exemple, s’est mis à croître très rapidement entre les années 1960 et 1990. Cela induisait plusieurs menaces pour de nombreuses formes de vie sur Terre, nous compris. Mais dans les années 1970, les scientifiques ont détecté le trou, l’ont expliqué, ont reconnu ses dangers et les ont exposés sur la place publique. Cela a provoqué une réaction politique, qui a suscité à son tour un changement technique dans les industries qui utilisaient des chlorofluorocarbones (les agents qui, une fois libérés dans l’atmosphère et répandus dans la stratosphère, brisaient les molécules d’ozone). Le cas s’est avéré assez facile à résoudre, sur le plan technique comme politique. D’autres, comme le changement climatique, sont autrement complexes. Certaines de nos vulnérabilités écologiques seront sûrement surmontées heureusement grâce aux connaissances scientifiques et au changement technologique, à commencer par les plus simples. On observe des tendances encourageantes dans les économies postindustrielles, où les besoins en minerai, en carburant, en bois, etc., sont moindres pour le même dollar de produit national brut. Aux États-Unis, au Japon et dans la plupart des pays d’Europe, on observe une « dématérialisation » relativement rapide de l’économie, ainsi qu’une « décarbonisation », notamment du fait de l’évolution technologique et de changements sectoriels vers les services et l’économie du savoir. Mais il est des vulnérabilités écologiques qui résisteront sans doute aux solutions techniques.

Et pourtant, le régime écologique insoutenable qui est le nôtre n’implique pas nécessairement un effondrement écologique. Il est possible de le remplacer par un autre, tout aussi insoutenable, mais pour d’autres raisons. C’est là l’histoire écologique de l’empire chinois depuis trois millénaires. Dans un ouvrage lumineux, Mark Elvin montre que la Chine a réussi à survivre en tant que société en dépit de crises écologiques qui l’ont obligée à de sévères ajustements. Elle a créé de nouveaux systèmes technologiques et les a appliqués à de nouveaux territoires, créant de nouveaux systèmes écologiques qui, bien qu’eux-mêmes insoutenables, lui ont permis de gagner du temps. La société chinoise a peut-être connu des effondrements, selon les critères assez généreux de Diamond ; s’il est effectivement arrivé à l’État de s’effondrer, ce ne fut cependant pas quand la pression écologique était la plus forte. Dans l’histoire de la Chine, les effondrements politiques et les changements dynastiques se sont produits pour des raisons qui n’avaient que de faibles liens avec la pression environnementale. Et après chaque moment de crise, l’État et la société se sont rapidement reconstitués.

L’une des raisons pour lesquelles la société et l’État chinois ont su faire preuve de résilience et s’accommoder des pressions écologiques est que la Chine a, dans une certaine mesure, rejeté ces pressions sur ses voisins. Elle est parvenue à étendre ses frontières au détriment de sociétés moins peuplées et moins bien organisées ; ce long processus, duquel sont nées les frontières modernes de la Chine, a permis de contenir les effets potentiellement déstabilisateurs des problèmes environnementaux. Dans le monde moderne, les solutions expansionnistes de ce type ne sont pas toujours agréables à regarder. Certains pays préfèrent soulager la pression écologique au moyen du commerce international. Ils importent les matières premières dont ils ont besoin, ce qui leur permet de se préserver contre certains effets écologiques indésirables, par exemple ceux associés à l’abattage du bois et aux activités minières.

Les Pays-Bas d’aujourd’hui en sont une bonne illustration. Pour Diamond, ce pays est l’exemple de la société écologiquement avisée, dont la population a su trouver un consensus pour résoudre ses problèmes. Les Hollandais, en effet, vivent pour la plupart en dessous du niveau de la mer ; ils ont donc un fort intérêt collectif à protéger leur pays de la mer (p. 519-520). C’est peut-être (ou peut-être pas) la meilleure explication de l’apparente harmonie avec laquelle ils conduisent leur politique environnementale. Mais ce n’est pas tout. Les Pays-Bas n’ont pas besoin de terres pour produire du bois, pour la bonne raison qu’ils font partie des plus grands importateurs de bois de construction par tête – pour l’essentiel, du bois dur provenant d’Asie du Sud-Est. Ils sont le plus gros importateur mondial de cacao et le premier exportateur de produits chocolatés, et ils élèvent 13 millions de cochons et 100 millions de poulets avec des nutriments importés, comme le soja brésilien. Ils peuvent survivre confortablement et harmonieusement en partie parce que la déforestation, l’érosion des sols et la dégradation liée à l’abattage du bois et à la culture du cacao et du soja se produisent en Indonésie, en Afrique de l’Ouest et en Amazonie brésilienne, et non aux Pays-Bas.

Les Hollandais sont loin d’être les seuls à projeter une ombre écologique si longue. Celle du Japon s’étend sur l’essentiel de l’Asie du Sud-Est et du Pacifique Ouest, dont l’Australie, où l’on déboise et extrait du minerai en grande partie pour exporter au Japon (et, récemment, en Chine). En termes écologiques, les Japonais ont construit, ces dernières dizaines d’années, un gigantesque équivalent à la « sphère de coprospérité » des années 1930, avec pour notable différence que le Golfe persique en fait aujourd’hui partie, puisque c’est de là que le pays importe l’essentiel de son pétrole. Même un pays vaste, riche en ressources et largement doté de boucliers écologiques comme les États-Unis a, ces cent dernières années, atténué la pression écologique interne en en exportant une partie dans d’autres pays.

Ces tendances actuelles sont les manifestations les plus récentes d’une propension très ancienne des principaux centres de population à rejeter la pression écologique sur les périphéries moins peuplées. Pendant la majeure partie de l’histoire de l’humanité, le monde est resté peu peuplé, si bien que cette propension n’a que rarement produit de situations de détresse écologique, bien que les cas qui eurent néanmoins lieu aient été très violents. De 1600 à 1900 à peu près, les centres densément peuplés du globe ont soulagé leurs difficultés en agrandissant leur territoire, et en achetant (ou en volant) et consommant des ressources issues des zones frontières, qu’il s’agisse de la Sibérie, de la Mandchourie, d’Hokkaido, du Bengale, de l’Afrique du Sud, des Pampas, des prairies d’Amérique du Nord, de la Nouvelle-Galles du Sud ou de la Nouvelle-Zélande. Ces territoires et leurs ressources étaient facilement accessibles parce qu’ils n’étaient que faiblement peuplés, et que leurs populations étaient généralement très sensibles aux épidémies et par conséquent chaque année plus vulnérables militairement. Cet intérêt pour les frontières a permis à la Chine d’obtenir le bois dont elle avait besoin, alors qu’elle avait elle-même, dès 1700, perdu une grande partie de ses forêts. Il a aussi permis à la Grande-Bretagne de trouver du bois et des céréales alors que l’île, en 1800, avait une population trop nombreuse au regard des combustibles et de la nourriture qu’elle était capable de produire.

Avec la croissance économique et démographique du XIXe et du XXe siècle, la recherche de combustible, de nourriture et de bois s’est très vite étendue aux latitudes tropicales. Au cours de l’essentiel de l’histoire humaine, les latitudes tropicales sont restées peu habitées, du fait à la fois des maladies qu’on pouvait y attraper et de conditions écologiques peu propices à l’agriculture. Au XXe siècle, il est toutefois devenu possible pour les pays riches – et cela reste vrai aujourd’hui – d’importer des quantités énormes de matières premières des exploitations agricoles, des plantations et des mines du monde tropical, et d’épargner ainsi leurs propres forêts et paysages. En un sens, tout comme ils bénéficient d’une gigantesque subvention énergétique issue du passé géologique sous la forme de pétrole et de charbon, ils bénéficient aussi d’une subvention écologique de la part des régions historiquement 
sous-peuplées et sous-développées du globe. Ces régions, en effet, ne fournissent pas seulement de la terre virtuelle sous la forme de nourriture, de bois, etc., mais constituent également un réservoir de pollution pour les activités minières, les activités de forage et autres opérations industrielles.

Tout cela signifie que la poursuite du fonctionnement actuel de l’économie du monde industriel n’est pas menacée à très court terme par la dégradation écologique en cours. La plupart des régions les plus pauvres du globe n’ont pas de meilleure perspective que de vendre du minerai, de la viande et du bois, et d’absorber les coûts environnementaux qui en résultent. Et dans de nombreux cas, même si ces tendances sont généralement insoutenables, il leur faudra attendre longtemps pour que les coûts environnementaux qui jouent un tel rôle dans l’économie deviennent véritablement insupportables. Le fonctionnement sans heurt du monde industriel serait menacé si l’énergie venait à manquer ou devenait nettement plus chère, ou si les zones « frontière » dont on pille les ressources aujourd’hui refusaient, pour une raison ou pour une autre, de prendre part à ces échanges. Jusque-là, les sociétés industrielles pourront continuer encore assez longtemps à exporter une partie de la pression environnementale liée à leurs économies et à leurs sociétés vers les régions du monde les plus faibles politiquement et économiquement. Bien qu’il soit insoutenable, cet arrangement durera encore un certain temps afin d’être contraint à changer lui aussi, et avant qu’il ne devienne un régime écologique défunt, remisé dans la poubelle de l’histoire environnementale.



Effondrement environnemental : présent et futur


Le livre de Diamond, qui porte autant sur le présent que sur le passé, soulève une deuxième question fondamentale en matière d’écologie et de politique : comment certaines des tendances sociales et politiques actuelles – l’essor économique de la Chine, la perspective d’un nouveau régime énergétique, le ralentissement de la croissance de la population mondiale – peuvent-elles affecter la probabilité d’un effondrement lié à des problèmes environnementaux ?

Historiquement, le système international n’a jamais très bien su s’accommoder des puissances montantes. L’essor économique météorique de la Chine depuis 1978 va continuer à se traduire en termes politiques et militaires, et constituera certainement une menace pour la stabilité internationale, même si, comme cela semble être le cas aujourd’hui, les autorités chinoises cherchent à éviter toute confrontation directe. Cela semble à peu près clair. Mais la croissance économique de la Chine signifie également qu’elle va fonctionner de façon de plus en plus similaire aux Pays-Bas et au Japon, projetant au-delà de ses frontières une ombre écologique, comme elle l’a d’ailleurs fait, sur une échelle plus modeste, dans les siècles passés. La Chine a et aura besoin de plus de nourriture et de combustible qu’elle ne peut en produire. Des problèmes du même ordre l’ont déjà conduite, par le passé, à étendre son territoire ; ce fut aussi le cas, plus récemment, de l’Allemagne et du Japon.

Il y a trois ou quatre générations, l’Allemagne et le Japon étaient des puissances en plein essor à l’intérieur du système international, ainsi que des tigres économiques qui accumulaient année après année une croissance rapide (même si on ne la mesurait pas encore). Ils cherchèrent à assurer leur croissance future et à garantir leur approvisionnement en matières premières – la Première Guerre mondiale ayant montré que l’un et l’autre pouvaient être interrompus de façon catastrophique – à travers l’expansion territoriale et des systèmes économiques autarciques. Cela les conduisit à la ruine en 1945, puis ils retrouvèrent la prospérité en rejoignant l’économie internationale dirigée par les États-Unis, laquelle est fondée non sur le territoire et l’autarcie mais sur le commerce international. La plupart des indicateurs suggèrent que la Chine préférera l’approche choisie par l’Allemagne et le Japon à partir de 1945 à l’approche précédente. Mais quoi qu’il en soit, du seul fait de sa taille, et si sa croissance se poursuit, il s’ensuivra une augmentation de la demande mondiale de nourriture et de combustible (ainsi que d’autres ressources), ce qui fera monter les prix et poussera les industries extractives à exploiter de nouveaux paysages. L’essor de la Chine, en lui-même, ne provoquera sans doute pas d’effondrement environnemental, que ce soit en Chine ou dans ses pays fournisseurs ; mais il va accélérer la fragilisation du bouclier écologique de la Terre. Ce sera, en un mot, une source supplémentaire de pression environnementale sur le monde dans son ensemble, en particulier dans le domaine du changement climatique, du fait de l’explosion de la demande chinoise de combustibles fossiles.

En raison des énormes besoins de la Chine, un nouveau régime énergétique pourrait apparaître plus tôt que prévu. Celui d’aujourd’hui est principalement fondé sur les combustibles fossiles. La Hollande, au XVIIe siè-cle, fut le premier pays à dépendre lourdement de ce type d’énergie – dans son cas, de la tourbe, qui fournissait environ 40 % des dépenses totales d’énergie du pays. Cela permit aux Hollandais de construire une économie moderne précoce, fondée sur des industries à forte intensité énergétique (par exemple, la brasserie, le raffinage du sucre et la fabrication du sel), qui produisaient des biens pouvant être échangés à l’étranger contre de la nourriture, du bois et d’autres biens indispensables. Cela a aussi contribué à permettre aux Pays-Bas de s’imposer sur la scène géopolitique mondiale. À partir de 1800, la Grande-Bretagne s’est tournée vers le charbon, avec lequel elle a atteint des résultats similaires sur une plus grande échelle, comme l’ont fait les États-Unis à partir de 1900 avec le pétrole. Cependant, tôt ou tard, de façon brutale ou insidieuse, apparaîtra un nouveau régime énergétique, qui aura de nouvelles implications géopolitiques. Il pourra prendre diverses formes ; mais selon toute probabilité, il redistribuera les cartes de la richesse et de la puissance dans le monde, et risque, ce faisant, de provoquer un grand nombre d’effondrements. Il est tout à fait plausible que les États-Unis, qui ont été le principal bénéficiaire du régime pétrolier, seront parmi les plus réticents à prendre part au tournant à venir, et risquent ainsi de souffrir davantage de la transition.

Le nouveau régime énergétique n’apparaîtra sans doute pas avant plusieurs dizaines d’années. Dans le passé, les transitions énergétiques ont toujours été progressives. Entre temps, les combustibles fossiles vont continuer à régner en maîtres, avec leurs effets environnementaux délétères. Ces effets sont principalement la pollution de l’air dans les zones urbaines, en particulier du fait du charbon, qui tue au moins un demi-million de personnes chaque année, et les émissions de dioxyde de carbone, qui sont apparemment (on ne peut en être certain) la principale cause du réchauffement climatique.

Les décennies d’essoufflement du régime des combustibles fossiles coïncideront avec les dernières années de croissance démographique rapide, ce qui fait que les quelques dizaines d’années à venir sont, pour ainsi dire, le chas de l’aiguille : si les sociétés et l’humanité dans son ensemble parviennent à survivre jusqu’en 2050 (environ) sans effondrement environnemental, alors les choses deviendront sans doute ensuite – peu à peu – plus faciles.

L’époque moderne, à partir de 1800, se caractérise avant tout par deux tendances liées entre elles : une croissance énorme de l’utilisation de l’énergie (après des siècles d’augmentation marginale) et une accélération considérable de la croissance démographique (après des siècles de croissance très faible, voire nulle). Ces deux tendances sont les deux forces écologiquement les plus perturbatrices des temps modernes. 200 à 300 millions d’humains foulaient la Terre à l’époque de l’empire romain et de la dynastie Han. Vers 1500, ce nombre était passé à 400 ou 500 millions et, vers 1800, sans doute à 750 millions. Puis il s’est produit une accélération, jusqu’au sommet historique de 1965-1970, après quoi ce rythme s’est ralenti – tout en restant très élevé au regard de l’histoire. Les démographes prévoient toutefois, pour diverses raisons, à commencer par l’urbanisation, que le taux de croissance démographique va continuer à baisser, et même de plus en plus rapidement, si bien que vers 2050 la population humaine atteindra un pic, autour de 9 milliards. S’ils voient juste, l’une des grandes sources de pression environnementale du passé – et du présent – sera tarie. (Du moins temporairement : nul ne sait précisément ce qu’il adviendra ensuite des tendances démographiques – déclin, stabilité, alternance de croissance et de déclin ?) Si la tendance après 2050 est à la stabilité ou au déclin progressif de la population, alors les pressions écologiques pourraient être moindres. Et si le nouveau régime énergétique se soucie plus de l’environnement que le précédent, ce qui sera presque certainement le cas, alors il convient peut-être d’espérer une nouvelle ère dans l’histoire des relations entre la biosphère et l’humanité, où celle-ci sera un agent moins perturbateur, et où le chaos et l’instabilité de l’histoire environnementale auront diminué.

Cet avenir heureux est loin d’être assuré. Il y aura, là encore, des effets de non-linéarité, et les possibilités que les choses tournent mal ne manquent pas. Les effets cumulatifs de la vie humaine sur Terre continueront à se faire sentir. Ainsi, le dioxyde de carbone aujourd’hui pompé dans l’atmosphère va y rester en moyenne de 80 à 100 ans, et il y emprisonnera la radiation solaire et réchauffera la planète jusque vers 2080. Il n’empêche que si un nouveau régime énergétique est adopté, et si les démographes ont vu juste, ce sont les prochaines 40 à 50 années qui seront probablement les plus dangereuses.

Conclusion

Les États et les sociétés d’aujourd’hui peuvent-ils adapter leur comportement afin d’avoir plus de chances d’atteindre dans de bonnes conditions le milieu du siècle ? Peuvent-ils éviter les rigidités qui ont été fatales aux habitants de l’Île de Pâques et aux Vikings du Groenland ? Si les analyses de Diamond sont exactes, la réponse réside probablement dans le comportement des élites qui ont le plus investi dans la perpétuation des arrangements actuels. Pour des raisons d’égoïsme à courte vue, ou de fermeture idéologique ou culturelle, elles peuvent s’accrocher au statu quo et accroître les chances d’effondrement, sous une forme ou sous une autre. Elles peuvent aussi ne pas comprendre, comme cet aristocrate sicilien duGuépard, qu’« il faut que tout change pour que rien ne change ».

Au cours des deux derniers siècles, l’humanité est devenue, pour la biosphère, une sorte d’aristocratie qui mène une existence privilégiée en partie sur la base d’un héritage légué par un passé très lointain (les combustibles fossiles) et en partie aux dépens des autres créatures. Préserver notre position nécessite d’abord que nous reconnaissions que des choses fondamentales – les arrangements écologiques – devront changer, puis que nous leur permettions de changer. Il peut n’être pas nécessaire de le faire en six mois ou même en six ans ; aussi est-il difficile de fixer l’attention du public ou des décideurs sur ces points fondamentaux. Seuls les princes sages et prévoyants de Machiavel s’y emploieront. Le reste d’entre nous restera prisonnier de préoccupations de court terme. Il est donc fort bienvenu qu’un auteur ayant la visibilité de Diamond attire notre attention sur le rôle de la vulnérabilité écologique dans le déclin et l’effondrement des sociétés, et sur l’importance de la sagesse, de la retenue et de la flexibilité pour y remédier.



Copyright by the President and Fellows of Harvard College and the Massachussets Institute of Technology.

(Traduit de l’américain par Christophe Jaquet.)



J. R. McNeill
J. R. McNeill est professeur d'Histoire environnementale à l'université de Georgetown (Washington, D. C.). Il est notamment l'auteur de Epidemics and Geopolitics in American Tropics, 1640-1920, et de The Human Web: A Bird's Eye View of World History.
Pour citer cet article : J. R. McNeill, « La fin du monde est-elle vraiment pour demain ? », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=506
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Serge Audier, La Pensée anti-68
Philippe Artières et Michelle Zancarini-Fournel (dir.), 68, une histoire collective
Dominique Damamme, Boris Gobille, Frédérique Matonti et Bernard Pudal, Mai-juin 68


Peter Hallward - L'hypothèse communiste d'Alain Badiou

à propos de
Alain Badiou, De Quoi Sarkozy est-il le nom ? Circonstances, 4


François Cusset - Le champ postcolonial et l'épouvantail postmoderne

à propos de
Jean-Loup Amselle, L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes


Warren Montag - Sémites, ou la fiction de l’Autre

à propos de
Gil Anidjar, Semites : Race, Religion, Literature


Alain de Libera - Landerneau terre d'Islam

Frédéric Neyrat - Géo-critique du capitalisme

à propos de
David Harvey, Géographie de la domination


Les « temps nouveaux », le populisme autoritaire et l’avenir de la gauche. Détour par la Grande-Bretagne

à propos de
Stuart Hall, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme


Artistes invités dans ce numéro

Elsa Dorlin - Donna Haraway: manifeste postmoderne pour un féminisme matérialiste

à propos de
Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais


François Héran - Les raisons du sex-ratio

à propos de
Éric Brian et Marie Jaisson, Le Sexisme de la première heure :


Michael Hardt - La violence du capital

à propos de
Naomi Klein, The Shock Doctrine


Giorgio Agamben et Andrea Cortellessa - Le gouvernement de l'insécurité

Cécile Vidal - La nouvelle histoire atlantique: nouvelles perspectives sur les relations entre l’Europe, l’Afrique et les Amériques du xve au xixe siècle

à propos de
John H. Elliott, Empires of the Atlantic World
John H. Elliott, Imperios del mundo atlántico


Antonio Mendes - A bord des Négriers

à propos de
Marcus Rediker, The Slave Ship. A Human History


Nicolas Hatzfeld - 30 ans d'usine

à propos de
Marcel Durand, Grain de sable sous capot. Résistance et contre-culture ouvrière


Charlotte Nordmann - La philosophie à l'épreuve de la sociologie

à propos de
Louis Pinto, La vocation et le métier de philosophe


Enzo Traverso - Allemagne nazie et Espagne inquisitoriale. Le comparatisme historique de Christiane Stallaert

à propos de
Christiane Stallaert, Ni Una Gota De Sangre Impura


Stéphane Chaudier - Proust et l'antisémitisme

à propos de
Alessandro Piperno, Proust antijuif


Artistes invités dans ce numéro

Enzo Traverso - Interpréter le fascisme

à propos de
George L. Mosse, Zeev Sternhell, Emilio Gentile,


Guillermina Seri - Terreur, réconciliation et rédemption : politiques de la mémoire en Argentine

Daniel Bensaïd - Et si on arrêtait tout ? "L'illusion sociale" de John Holloway et de Richard Day

à propos de
John Holloway, Changer le monde sans prendre le pouvoir
Richard Day, Gramsci is dead


Chantal Mouffe - Antagonisme et hégémonie. La démocratie radicale contre le consensus néolibéral

Slavoj Zizek - La colère, le ressentiment et l’acte

à propos de
Peter Sloterdijk, Colère et Temps


Isabelle Garo - Entre démocratie sauvage et barbarie marchande

Catherine Deschamps - Réflexions sur la condition prostituée

à propos de
Lilian Mathieu, La Condition prostituée


Yves Citton - Pourquoi punir ? Utilitarisme, déterminisme et pénalité (Bentham ou Spinoza)

à propos de
Xavier Bébin, Pourquoi punir ?


Jérôme Vidal - Les formes obscures de la politique, retour sur les émeutes de novembre 2005

à propos de
Gérard Mauger, L’Émeute de novembre 2005 : une révolte protopolitique


Artistes invités dans ce numéro

Judith Butler - « Je suis l’une des leurs, voilà tout » : Hannah Arendt, les Juifs et les sans-état

à propos de
Hannah Arendt, The Jewish Writings


Christian Laval - Penser le néolibéralisme

à propos de
Wendy Brown, Les Habits neufs de la politique mondiale


Yves Citton - Projectiles pour une politique postradicale

à propos de
Bernard Aspe, L’Instant d’après. Projectiles pour une politique à l’état naissant
David Vercauteren, Micropolitiques des groupes. Pour une écologie des pratiques collectives


Philippe Pignarre - Au nom de la science

à propos de
Sonia Shah , Cobayes humains


Jérôme Vidal - Gérard Noiriel et la République des « intellectuels »

à propos de
Gérard Noiriel, Les Fils maudits de la République


Marc Escola - Les fables théoriques de Stanley Fish

à propos de
Stanley Fish, Quand lire c’est faire, L’autorité des communautés interprétatives


Artistes invités dans ce numéro

Philippe Minard - Face au détournement de l’histoire

à propos de
Jack Goody, The Theft of History


Vive la pensée vive !

Yves Citton - Éditer un roman qui n’existe pas

à propos de
Jean Potocki, Manuscrit trouvé à Saragosse


Frédéric Neyrat - à l’ombre des minorités séditieuses

à propos de
Arjun Appadurai, Géographie de la colère : La violence à l’âge de la globalisation


Frédéric Neyrat - Avatars du mobile explosif

à propos de
Mike Davis, Petite histoire de la voiture piégée


Thierry Labica et Fredric Jameson - Le grand récit de la postmodernité

à propos de
Fredric Jameson, Le Postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif
Fredric Jameson, La Totalité comme complot


Alberto Toscano - L’anti-anti-totalitarisme

à propos de
Michael Scott Christofferson, French Intellectuals Against the Left


Jérôme Vidal - Silence, on vote : les «intellectuels» et le Parti socialiste

Artistes invités dans ce numéro