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Grégory Salle

Une « grande fresque de l’ombre »

À propos de Arlette Farge, Condamnés au XVIIIe siècle

Un petit livre lumineux pour dépeindre une « grande fresque de l’ombre »

À propos de Arlette Farge, Condamnés au XVIIIe siècle, Paris, Thierry Magnier, 2008, 134 p., 8,90 euros.

Commençons par saluer le travail des éditions Thierry Magnier, et plus particulièrement de leur collection « troisième culture » (celle des sciences humaines et sociales) que l’ouvrage d’Arlette Farge est venu enrichir après ceux d’Alain Garrigou (Les Secrets de l’isoloir) et de Philippe Artières (1968, années politiques) – d’autres ont suivi depuis. Comme l’indique le sous-titre (« À la lumière d’un événement, découvrir une science humaine ») et le précise le site des éditions, le parti pris didactique est de partir d’un événement quel qu’il soit (un objet ou un discours, un manuscrit ou une révolte, une péripétie singulière ou une aventure collective, etc.) pour poser un problème de fond, ou simplement dévoiler une culture, une période, un système social. Cette option répond au désir de trouver une autre manière de vulgariser, toute connotation péjorative exclue, les sciences humaines et sociales. Si la collection s’affiche «destinée à familiariser le public jeune ou les adolescents avec les sciences sociales», un « large public non spécialiste mais curieux » est convié. Il aurait tort de refuser l’invitation. Un petit lexique placé en fin d’ouvrage lui facilitera l’entrée en matière. Le livre lui-même est un bel objet, qui suscite la gourmandise. Il est parsemé de ce qu’on croit d’abord être des intertitres, mais sont en fait des extraits mis en exergue. Le tout avec ce qu’il faut de fantaisie pour contrer l’esprit de sérieux : on remarque ainsi qu’il a été achevé d’imprimer « sur la place de Grève »… (celui de Philippe Artières l’avait été « le poing levé »). Ramassé mais exigeant, imprégné du style inimitable de l’historienne, Condamnés au XVIIIe siècle constitue une excellente introduction à l’oeuvre d’Arlette Farge, aussi foisonnante que cohérente. Il condense ses trois thèmes de travail fondamentaux que sont, pour reprendre la courte biobibliographie du livre, « la justice, le peuple et les femmes ».

Dès la première phrase, nous voilà embarqués. « Pas d’avocats, pour être défendu au XVIIIe siècle, mais plus encore, pas de code national régissant et la qualification des délits et la nature des peines, pas de lois non plus » (p. 9). Cet effet de contraste saisissant fonde l’intérêt immédiat du texte : la description d’un système singulier, qui fut le nôtre, mais dont les principes et mécanismes nous semblent aujourd’hui radicalement étrangers et généralement barbares. C’est le cas bien sûr de la torture, et d’une panoplie punitive qui va de la flétrissure à la roue en passant par le fouet et le pilori. C’est aussi le cas de l’assise divine sur laquelle repose la légitimité de la monarchie absolutiste, mais aussi, sur un mode moins dramatique ou théâtral, celui de l’enchevêtrement de coutumes et règles disparates et concurrentes, à l’opposé de l’image que nous nous faisons d’un « État de droit » équilibré. Au fil du texte, de nombreux éléments marquent l’étrangeté. On lit un monde dans lequel, rappelle Arlette Farge, la peine de prison n’existe pas. Où la confusion est totale entre l’espace privé et l’espace public. Où l’oral supplante encore l’écrit, la ville étant le théâtre de mille clameurs. Où les mailles du filet policier sont encore lâches et espacées, et les interstices pour lui échapper nombreux. Où l’on chasse non seulement les comportements déviants mais les mauvais propos, critiques du roi et blasphèmes, où il est même « interdit de rêver du roi » (p. 68). Ces marques de distance se déploient au niveau le plus institutionnel (une procédure judiciaire tout entière ordonnée à l’aveu : c’est lui, plus que la peine la plus atroce, qui compense d’une certaine manière le crime de lèse-majesté), mais l’auteur procède aussi par petites touches, comme lorsqu’elle mentionne au passage qu’à l’époque, les rues n’ont pas de numéro.

Mais si le récit d’Arlette Farge ne cesse de nous renvoyer à notre propre époque, ce n’est pas seulement par un jeu d’opposition. Celui-ci est parfois brouillé par l’évocation d’une similitude, complété par un raccord entre passé et présent, ou superposé à une profonde continuité. C’est le cas sitôt tournée la première page, avec l’évocation de la « dangerosité », notion aujourd’hui en vogue (« un mot à la mode et de poids pour qualifier un certain nombre d’individus même non coupables », p. 10) alors qu’elle n’existe pas alors telle quelle. Ce qui n’empêche pas une certaine homologie, à commencer par la façon dont, dans une société fortement hiérarchisée, le peuple, volontiers désigné comme la source de tous les maux, effraie. Ou en tout cas est considéré comme un milieu vil : s’il est sondé, ce n’est que pour savoir si ne s’y ourdit pas quelque sombre manoeuvre. Il suffit d’un « déjà » pour relier passé et présent : « À cette époque déjà, ne pas avoir de travail, donc être oisif, rôder dans les cabarets étaient signes de dangerosité, voire de culpabilité » (p. 96). Ailleurs, l’historienne rappelle l’origine punitive du terme usuel et familier « galère ». À la fin du livre, elle évoque la situation présente des prisons, nous renvoyant à nouveau à notre actualité, manière de dire que, malgré les « progrès » perçus à la lecture du livre, notre époque aurait tort de s’enorgueillir de ses propres normes et pratiques.

C’est implicitement que le texte établit ou plutôt suggère des analogies entre hier et aujourd’hui – ou n’est-ce qu’extrapolations de lecteur ? Pour des causes sans doute différentes (une inflation législative incontrôlable plutôt que l’opacité de l’Ancien Régime), ne peut-on pas dire aussi que, de nos jours où prolifèrent les textes normatifs, « les juristes eux-mêmes s’y perdent et que les hommes de loi se lamentent » (p. 12) ? Que, si nous sommes loin nous aussi de l’anarchie judiciaire, notre système juridique est aussi sujet, à sa manière, à « un vrai désordre, à des paradoxes et des inégalités qui ne sont guère soutenables » (p. 13) ? Que, au sein de l’État de droit partout célébré, au moins dans son principe sinon dans sa réalisation, « une sorte d’égalité virtuelle règne entre les personnes délictueuses, mais ce n’est qu’une illusion, tant la pratique pénale est loin d’être uniforme » (p. 14) ? Que « la justice s’abat avec constance et, le plus souvent, sur les hommes et femmes de misère et les classes peu favorisées » (p. 14-15) ? Et la prison, comme les galères de jadis, ne punit-elle pas des actes extrêmement hétérogènes par leurs mobiles, leurs circonstances et leur gravité ? En tout cas, Arlette Farge ne dément pas une attention constante aux plus pauvres, lisant l’appareil de justice comme une voie d’accès privilégiée aux inégalités sociales. Les registres tenus par un inspecteur qui incarne l’autorité face à la pauvreté composent ainsi une « grande fresque de l’ombre » autant qu’un « théâtre des corps » (p. 82). L’oeil de l’historienne dévoile plus largement, à travers des textes apparemment triviaux ou utilitaires, toute une sociabilité.

Il ne s’agit évidemment pas d’établir une quelconque identité entre notre système et celui-ci (ils n’ont tout bonnement rien à voir), encore moins de nourrir une quelconque nostalgie. Ce que nous expose le livre fait suffisamment frémir pour que notre préférence pour notre propre système apparaisse fondée. Néanmoins, la force du récit d’Arlette Farge est là : tout à la fois nous montrer clairement tout ce qui nous sépare d’un système repoussant, donner des éléments qui justifient notre contentement de ne plus y appartenir, et en même temps semer le doute (et non jeter la confusion) dans nos certitudes, nous pousser à nous mettre à distance de nos propres moeurs. Par contraste comme par analogie, Condamnés au XVIIIe siècle souligne l’historicité, la contingence, le caractère éphémère et aujourd’hui impensable du système judiciaire d’avant la Révolution ; mais ce faisant, il laisse deviner au moins en creux que notre propre système, en apparence si solide et bien ancré, possède les mêmes caractéristiques de fragilité historiques et, peut-être, morales.

Les liens discrets entre passé et présent ne concernent du reste pas seulement le système judiciaire. C’est toute l’époque qui autorise des parallèles et engendre des échos. Quand l’historienne décrit le XVIIIe siècle comme un « monde mobile et mouvant, fluide et instable » (p. 15), un « siècle tumultueux à la population précaire » (p. 16), on ne peut s’empêcher de songer au nôtre. De même, en l’absence d’indice, pas facile de deviner que lorsque Arlette Farge parle d’un temps où « la population est vraiment sous surveillance, soumise à une volonté de contrôle grandissante et à une importante mise en statistique des identités et des contrôles » (p. 58), c’est du milieu du XVIIe siècle qu’il s’agit, après la création de la lieutenance générale de Paris… L’objet du contrôle ? Un « peuple fourmillant et tumultueux, désordonné parce que malmené dans sa situation sociale, économique et politique » (p. 60) ; toute ressemblance avec l’époque présente est-elle vraiment fortuite ?

Dans cette optique comme dans un pur regard rétrospectif, les quatre parties – « le spectacle de la peine », « poursuivi, jugé : comment ? », « police et justice quotidiennes », « juristes, philosophes et penseurs s’expriment » – se lisent avec un plaisir égal. Elles nous laissent au seuil de l’âge disciplinaire, lorsque la prison pénale prend la relève en devenant, avec un succès inopiné, « le centre des châtiments » (p. 125). Michel Foucault, avec lequel Arlette Farge a travaillé et écrit Le Désordre des familles, est seul à être plusieurs fois cité. On regrette donc que lorsqu’elle mentionne la figure du délinquant (p. 62-63), l’historienne ne s’accorde pas quelques lignes pour l’historiciser, pour avertir le jeune lecteur qu’il s’agit là d’un terme problématique, et pour introduire le concept foucaldien d’illégalismes. De manière plus générale, le livre peut laisser l’impression, dans l’explication qu’il propose des transformations pénales, de dissocier quelque peu évolution des sensibilités d’un côté et mutations de l’économie politique et de la gestion des populations de l’autre. Mais peut-être ces considérations sont-elles déplacées pour un livre dont la vocation n’est pas d’entrer dans les controverses historiographiques, ni de perdre la dimension charnelle de l’histoire au profit de perspectives plus générales.

De ce point de vue, tout au long d’un récit qui mêle analyses et anecdotes (sur les affaires criminelles, par exemple), Arlette Farge opère un entrelacement subtil qui fait passer subrepticement du gros au détail, de la structure à l’action. La description du mépris dans lequel est tenue l’intelligence populaire, dont les soulèvements sont violemment réprimés et châtiés, y côtoie celle d’un roi amateur de potins, puis un compte rendu de l’enfermement des mendiants. Ceci en donnant à lire, à l’occasion, les voix de l’époque, à travers un extrait d’interrogatoire ou un procès-verbal d’emprisonnement. On croise de temps à autre des personnages en chair et en os, souvent pittoresques, comme le garde Federici ou l’inspecteur Santerre. Car tel est le pari : faire lire mais aussi voir et sentir une histoire « aussi dramatique que dérisoire » (p. 98). Les métaphores artistiques ici – « l’archive ici peint un tableau » (p. 100) – ne sont pas décoratives. On ne cesse de penser à la stricte équivalence que traçait Gilles Deleuze entre les philosophes, les peintres et les musiciens, entre les scientifiques et les artistes ; conformément peut-être à l’ambition de la collection « troisième culture ».

Revenons au siècle. Il est celui de la pauvreté et même de la misère, « vraie reine » du siècle des Lumières (p. 96). Il est aussi celui d’une intense effervescence intellectuelle, d’un refus grandissant : « l’heure est au changement, quelque chose de saturé, de non supportable plane sur l’ensemble des pratiques judiciaires » (p. 105). C’est l’affaire (au sens précis où la critique retourne l’accusation pour la mettre elle-même en accusation) du chevalier de La Barre, qui fait la célébrité de Voltaire. C’est une prolifération d’écrits critiques bravant la censure. C’est Beccaria, précurseur, mettant en cause la peine de mort (« Ce n’est pas rien à l’époque, c’est même, tout simplement, énorme », p. 113), et à travers elle, la justice de droit divin de l’Ancien Régime ; il est suivi par d’autres, moins connus, comme Pietro Verri, ami du précédent et auteur en 1777 d’un essai contre la torture. Cela s’est terminé par une révolution ; révolution qui, quoiqu’improbable ou inattendue qu’elle paraisse, reste toujours dans le domaine du possible, comme le rappelait l’historienne en 2001 dans un entretien pour la revue Vacarme : « Je crois que ce qui est le plus prévisible dans l’histoire c’est précisément son imprévisibilité : 1789, même amené par le XVIIIe, reste imprévisible ; il était tout à fait possible qu’il n’y ait pas de révolution, ou qu’il en advienne une beaucoup plus sanglante. C’est ça qu’on ne sait pas traiter en histoire : l’appel du possible. Ayant beaucoup travaillé sur les émeutes, je suis absolument persuadée que là, demain, il peut y avoir une révolution (rire). »



Pour citer cet article : « Une « grande fresque de l’ombre » », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=483