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Jérôme Vidal

Dans les failles d’une sociologie
de la domination

À propos de Natacha Borgeaud-Garciandía, Dans les failles de la domination

par Jérôme Vidal

Natacha Borgeaud-Garciandía est l’auteure d’une thèse de doctorat intitulée Les Sujets du labeur. Travail à l’usine, travail de soi et subjectivité des ouvrières et des ouvriers des maquilas du Nicaragua, diffusée par l’Atelier national de reproduction des thèses de Lille (2008), thèse à laquelle elle renvoie au terme de l’introduction de Dans les failles de la domination:

«La recherche ayant donné lieu à cet ouvrage s’est déroulée sur plusieurs années au cours desquelles nous avons réalisé et analysé de longs «récits de vécus». Bien que ces récits soutiennent et alimentent les réflexions contenues dans cet ouvrage, citations et analyses ne peuvent toujours être reproduites in extenso pour des raisons évidentes d’espace. Nous ne pouvons que renvoyer le lecteur à la thèse à laquelle ils ont donné lieu» (p.16).

C’est à cette phrase, à vrai dire, que le lecteur, au terme de Dans les failles de la domination, est renvoyé, comme à l’aveu anticipé d’une promesse non tenue. Le titre de ce bref ouvrage (168 pages) semblait annoncer en effet une enquête, voire une exploration, une aventure, un combat, une initiation… Ses premiers mots («Ces pages sont peuplées de personnages», p.9) confirmaient cette attente, et nombre de passages contribuent tout au long de sa lecture à l’entretenir… et à la décevoir.

Dans les failles de la domination mérite cependant l’attention.

Ses imperfections sont sans doute l’effet des contraintes conjuguées de normes et pratiques en vigueur dans certains secteurs du monde de l’édition et du monde universitaire (normes que l’on ne confondra pas avec les normes d’une pensée informée et rigoureuse). L’effacement dans le titre du livre de toute mention du terrain de l’enquête menée en 2002 et 2004 par Natacha Borgeaud-Garciandía est révélateur; l’effacement relatif mais bien réel des fruits de cette enquête dans le livre lui-même ne l’est pas moins: les ouvriers et les ouvrières des «maquilas» (usines de sous-traitance) de la zone franche de Las Mercedes au Nicaragua doivent avoir, du moins sommes-nous portés à le croire, une valeur universitaires et commerciales assez réduites aux yeux des éditeurs de l’ouvrage. Les récits de ces travailleurs et la description du monde des maquilas y ont donc été réduits à la portion congrue au profit d’élaborations théoriques dont le développement le plus convaincant n’est certes pas celui où l’auteure s’efforce péniblement de justifier quelques formules malheureuses sur le consentement «libre» à l’injustice, hasardées dans son livre Souffrance en France par Christophe Dejours, l’un des directeurs, avec Francis Martens, de la collection «Souffrance et théorie» au sein de laquelle a été publié Dans les failles de la domination.

Les passages du livre les plus stimulants, qui éveillent le plus l’intérêt et l’attention du lecteur – du moins, l’intérêt et l’attention de l’auteur de ces lignes – sont ceux où justement Natacha Borgeaud-Garciandía ne se préoccupe pas particulièrement de théoriser, mais où elle déploie un art de la description qui révèle une vocation d’écrivain, vocation qui semble malheureusement le plus souvent contrariée dans ce livre. Le talent avec lequel elle décrit en quelques pages l’«étrange ballet» (p.38) des maquilas, ses règles et ses mécanismes, évoque parfois furtivement, par l’art de l’épure qu’il met en oeuvre, rien de moins que l’étrange ballet décrit par Samuel Beckett dans son Dépeupleur. Tout est d’ailleurs ici affaire d’écriture, car les éléments que cette dernière associe sont pour la plupart assez connus, du moins de tous ceux qui n’ont pas vécu dans une réclusion totale depuis les années 1980 et à qui il arrive de temps en temps de tourner, par exemple, les pages du Monde diplomatique, et de s’enquérir de la signification concrète de la transformation «néolibérale» du capitalisme et de sa «mondialisation». Le lecteur aurait donc été comblé, insistons sur ce point, si l’on avait bien voulu écarter les «raisons évidentes» qui ont conduit l’auteure et son éditeur à ne pas accorder tout l’espace nécessaire à cette description, ainsi qu’à son complément nécessaire, l’ensemble de récits témoignant des vies singulières qui peuplent le monde des maquilas et qui se trouvent soumises à l’implacable nécessité y régnant.

Ce sont cette nécessité et surtout ses effets sur la subjectivité des travailleurs des maquilas qui constituent la préoccupation principale de l’auteure: «Alors que cette domination s’impose, pénétrant jusqu’au moindre espace de l’existence individuelle, que signifie, pour les travailleurs exposés, se construire subjectivement?» (p.10). Il s’agit de saisir dans cette situation extrême les ressorts de la domination, ce qui rend possible sa perpétuation, son fonctionnement quotidien, mais aussi la «soumission» des dominés et la préservation dans ces conditions de leur «cohérence subjective».

Selon l’auteure, les formes de domination à l’oeuvre dans les maquilas ne reposent pas sur un pouvoir «totalitaire» (qui détruirait la subjectivité des ouvriers et des ouvrières ou qui les contraindrait absolument par la violence physique) ou sur un pouvoir disciplinaire partout et toujours présent. Les formules employées sont, sur ce point, particulièrement fortes. «Comme si elle avait été coupée de ses assises historiques, politiques, économiques et juridiques, la modernisation du Nicaragua, par le biais de son incorporation aux nations «démocratiques» et «libérales», s’est érigée, réifiée en réalité transcendante qui s’impose à chacun, quels qu’en soient les effets réels sur la population. Refuser n’a pas de sens» (p.94-95). Ainsi, une «série de constatation s’impose à tout un chacun: 1)il n’y a pas de travail, et le travail est ce qui permet d’avoir des revenus et de subvenir aux besoins de la famille; 2)les maquilas offrent du travail. Cette logique est sans failles. Elle peut être observée par chacun. Construite ou pas, elle est vraie» (p.93-94). «Ici la figure d’un détenteur du pouvoir se dérobe derrière la «Réalité», et la nécessité pour chacun de la reconnaître et de faire preuve de réalisme» (p.91); «le Maître n’est pas Un mais diffus et multiple; il n’est plus le maître mais un indépassable état de fait» (p.92).

Dès lors, au sein de chaque usine, le pouvoir du chef, du contremaître, consiste moins à «commander qu’[à]maintenir la part d’arbitraire des décisions et [à] entretenir l’incertitude des ouvrières» (p.35), autrement dit le sentiment de cette nécessité, de cette «réalité transcendante». «Il suffit à la domination, écrit encore Natacha Borgeaud-Garciandía, de contrôler des points stratégiques, des espaces d’incertitude, et de faire fonctionner le levier de la peur» (p.51). Le salaire, dont le montant est calculé en fonction du rendement, et qu’augmentent d’indispensables heures supplémentaires, ainsi que, éventuellement, des primes et bonus destinés à récompenser la «performance», est évidemment un instrument décisif de ce pouvoir. La possibilité de renvoyer à tout moment un travailleur en est un autre.

Une certaine «flexibilité», la possibilité que se ménagent difficilement les ouvriers de «décrocher» momentanément, leur permet de tenir et de retrouver l’énergie nécessaire à l’autocontrôle permanent et à l’organisation rigoureuse des moindres détails de la vie, y compris en dehors de l’usine, impliqués par le travail dans les maquilas; le turnover qu’impliquent ces décrochages garantit à la maîtrise de l’usine un personnel «en bonne condition de travail». Dans ce système, la famille, élargie, habitant sous un même toit, est primordiale; c’est elle qui permet «[de] «libérer» le travailleur et [de] parer aux coups durs» (p.36).

Les femmes, qui représentent 60% de la main-d’oeuvre employée dans la zone franche Las Mercedes, sont ici particulièrement concernées. «Libérés[des activités domestiques et des soins à donner aux enfants], [les hommes] sont, dans une certaine mesure, moins dépendants de ce travail que les femmes, qui doivent coûte que coûte subvenir aux besoins des leurs. C’est, ainsi, surtout, entre femmes[…] d’une même famille, que l’on met en place les stratégies visant à faire front aux obligations diverses et aux risques d’insécurité» (p.38).


*


L’enseignement que retire Natacha Borgeaud-Garciandía de ces analyses et des entretiens qu’elle a conduits avec les travailleurs des maquilas est, en substance, qu’il n’y a pas, à Las Mercedes, de «grand secret» de la domination, que la domination n’est pas rendue possible par un voile d’illusion, une conscience aliénée qui viendrait fausser radicalement la perception de la violence de la situation. Les ressorts de la domination, bien plus prosaïques, sont à rechercher dans l’expérience quotidienne des dominés, dans les préoccupations qui sont les leurs: satisfaire ses besoins élémentaires, assurer sa survie et celle des siens. La dureté de cette expérience quotidienne n’est rendue supportable que par l’espoir et la volonté que les enfants dont on s’occupe et se préoccupe au quotidien échappent au dur règne de la nécessité dont elle est la manifestation. Autrement dit, «la domination s’alimente[…]des ressorts de la vie» (p.61). Les «activités quotidiennes, les soucis matériels et les préoccupations de chaque jour» représentent ainsi, selon une expression reprise de Primo Levi par l’auteure, de «continuels dérivatifs» (p.62) qui permettent de «tenir», mais qui assurent aussi que la domination «tient» elle aussi.

Il apparaît alors que «la dépossession de la conscience de ses conditions d’existence et la symbiose avec la domination», d’une part, et «un excès de conscience, une froide lucidité, qui porterait une lumière crue sur le défaut d’alternatives et le verrouillage des horizons» (p.125), d’autre part, sont également impraticables pour l’individu. Le récit des travailleurs est donc «toujours ambigu et témoigne de l’impossibilité d’une condamnation radicale» (p.100). Le sujet ne peut que travailler, à travers diverses stratégies (s’inspirant, «selon les cas, de la résistance, de la soumission, de la concession, ou encore de l’opposition») à «domestiquer une réalité qui échappe, de toutes parts, à la maîtrise» (p.126). Les bricolages narratifs auxquels se livrent les ouvriers et les ouvrières interrogées dans leurs «récits de vécus» portent la marque de ces «arrangements» divers et variables avec la réalité:

«De même qu’il existe une diversité de ce que représente la situation vécue et[une diversité]de manières d’y faire face – diversité des sujets; il existe diverses manières pour un même sujet de se saisir de ce qui compose sa réalité vécue (faire preuve de réalisme ici peut s’accompagner d’un déni ailleurs). Rien n’est figé, et ces manières de percevoir la réalité peuvent s’infléchir, s’alterner, selon les urgences de ce sujet, pour tenir et «se tenir» dans la situation vécue» (p.125).

Comparés à ces remarques d’apparence triviale, mais, croyons-nous, profondes et fortes, qui ont une validité qui dépasse largement le cas du Nicaragua (nous sommes tous engagés dans de tels bricolages – Dans les failles de la domination peut-être lu comme un tel bricolage), les développements théoriques ultérieurs, qui occupent plus de la moitié de l’ouvrage, inspirés notamment de Michel Foucault et de Judith Butler (mais aussi d’autres auteurs, comme Claude Lefort, Hannah Arendt, Cornelius Castoriadis, Jacques Rancière, Stéphane Haber, Robert Castel, Alain Morice et Christophe Dejours, sans d’ailleurs que la cohérence de ces références multiples ne fassent l’objet d’une véritable discussion), semblent malheureusement quelque peu livresques et, pour tout dire, détachés de la riche matière récoltée par l’auteure. L’espèce de «déduction transcendantale» de la possibilité de la politique en situation de domination extrême proposée dans ces pages (à partir de l’affirmation selon laquelle la production du sujet par un pouvoir qui lui est antérieur excède nécessairement ses propres buts) a en conséquence un statut des plus incertains.

Faut-il voir là les effets regrettables d’un privilège accordé à la théorie sur l’empirie? Le paradoxe de ce «privilège» serait alors de susciter une pratique théorique appauvrie, de l’ordre de la récitation de «leçons» (la leçon de Foucault, la leçon de Butler…). Il est en tout cas contraire à la démarche première de l’auteure, celle de l’enquête, et il ne rend sans doute pas non plus justice aux auteurs concernés.

Peut-être ce théoricisme n’est-il pas sans rapport avec un double point aveugle, point aveugle qui concerne, d’une part, les corps des ouvriers et des ouvrières, et, d’autre part, la position et l’expérience de l’auteure elle-même.

Il est remarquable en effet que Natacha Borgeaud-Garciandía n’évoque que de façon pour ainsi dire oblique ou indirecte les corps des travailleurs de Las Mercedes, en mentionnant leur fatigue, la nécessité de les nourrir, de les soigner, et plus généralement d’en prendre soin. Jamais ces corps ne sont décrits dans leur singularité, jamais la corporéité ne trouve sa place dans la théorie de la domination proposée. Les corps des ouvriers et des ouvrières des maquilas disparaissent derrière leurs récits et la question que Natacha Borgeaud-Garciandía adresse à ces récits, celle de la construction et de la préservation de la «cohérence subjective» de leurs auteurs.

Quelle nécessité à cette disparition? Subjectivité et corporéité sont-elles des réalités dissociables, voire exclusives? Une enquête sur la domination peut-elle faire l’impasse sur les corps? Quelles que soient les difficultés que peut soulever le recours aux concepts bourdieusiens d’incorporation et d’habitus, peut-on écrire sur l’expérience de la domination sans s’efforcer de ressaisir, avec d’autres mots si l’on veut, la réalité que ces concepts visent? Ne pouvait-on, pour contourner le caractère semble-t-il tabou du nom de Pierre Bourdieu, récupérer les questions que ces concepts cristallisent en s’appuyant justement sur Michel Foucault et Judith Butler? Notre sentiment est qu’un attachement aux corps des ouvriers et des ouvrières n’aurait pu que servir et renforcer l’expression de la sensibilité et des préoccupations qui transparaissent dans les pages de Dans les failles de la domination.

Cet attachement aurait de plus sans doute permis l’introduction d’un «personnage» dont l’absence dans le livre est tout aussi criante et problématique: celui de l’auteure. Qu’est-ce donc que Natacha Borgeaud-Garciandía est allé faire au Nicaragua? Que lui est-il arrivé? Que s’est-il passé, la concernant, lors des rencontres qu’elle y a faites? Comment cette enquête effectuée «là-bas» se rapporte à sa propre expérience de la domination «ici»? Que dire de la domination dans le cadre qui a été celui de l’écriture de cet ouvrage, l’Université, la rédaction d’une thèse, la publication d’un livre? Comment ce cadre a conditionné la production de son discours sur la domination?

S’exprime bien sûr dans ces questions une exigence impossible. Comment l’auteure aurait-elle pu réfléchir sa propre position, au risque de ruiner la condition de possibilité institutionnelle de son propre discours? Mais, il importe de le souligner, cette exigence épistémologique et politique, c’est au fond Natacha Borgeaud-Garciandía qui nous la communique. Cette exigence travaille en effet sourdement tout au long de son livre. Il est à souhaiter que, libérée des servitudes qu’implique l’acquisition d’un droit de cité au sein de l’Université, elle puisse déployer pleinement les puissances de pensée et d’écriture dont indiscutablement elle est porteuse.

Pour citer cet article : Jérôme Vidal, « Dans les failles d’une sociologie
de la domination », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=462