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Yves Citton

Autoportrait effacé de l’Intellectuel en Littéraire

À propos de John Berger, Tiens-les dans tes bras. Chroniques de la résistance et de la survie

par Yves Citton

Il y a des livres, il y a des auteurs, et il y a des voix, qui ne sont ni des choses ni des personnes, ni des actes ni des puissances, mais des présences en mouvement, autrement dit des poussées. John Berger, depuis plusieurs décennies, est l’une de nos plus précieuses présences en mouvement. Entre poèmes, romans, reportages, essais, au point où tous ces genres se muent insensiblement les uns dans les autres, il mène un travail d’écriture qui pousse notre époque dans des directions qui nous donnent un peu moins honte de vivre dans ce présent-là, puisque malgré toutes ses ignominies, ce présent vibre un peu de la présence et des poussées de John Berger.

Son livre le plus récent, Tiens-les dans tes bras. Chroniques de la résistance et de la survie, se compose de textes brefs qui passent sans solution de continuité entre les divers genres que pratique son écriture depuis un demi-siècle (son premier roman a été publié en 1958) : esquisses d’histoires, tranches d’Histoire, analyses d’images, portraits d’inconnus, souvenirs de rencontres, essais donnant forme à des indignations, réflexions témoignant d’admirations, croquis de théorisations, tous ces textes publiés dans les plus prestigieux journaux européens se caractérisent par une association saisissante de force et de fragilité. Force d’une lucidité et d’un irrédentisme politique qui ne s’est jamais démenti au cours d’un demi-siècle de luttes et d’engagements remarquablement exigeants, constants et sereins. Fragilité d’une pensée toujours humble, au sens étymologique de « proche des gens du bas », toujours en formation, jamais sûre d’elle-même, et donc jamais arrogante. Plus que par les thèmes traités, c’est par cette voix, cette présence, cette poussée que se caractérise ce recueil.

Les textes eux-mêmes, publiés entre 2001 et 2009, sont autant de reportages, qui sont tout sauf « universels » (dans le sens péjoratif que Mallarmé a imposé à ce terme), même s’ils diffractent un même humanisme en différents points chauds de la planète (la Palestine, le Chiapas, la Nouvelle-Orléans) ou sur différents problèmes de société (la déterritorialisation, le terrorisme, l’inanité consumériste). Ces reportages intimes touchent plutôt à ce qui est « reporté » (c’est-à-dire différé sine die) par le journalisme de masse, parce que trop « subjectif », trop « partisan », trop « emporté», mais qui se voit justement saisi par ces textes dans la force d’un emportement affectif toujours rapporté à une exigence d’intellection raisonnable.

Ceux qui ne craindraient pas le ridicule du nain théoricien faisant la leçon sur l’épaule du géant pourraient mettre certaines pages au registre de jérémiades dénonçant (une fois de plus !) les cibles traditionnelles et faciles de la gauche (le gouvernement Bush, le colonialisme israélien, le consumérisme, le néolibéralisme). Ce serait ne pas comprendre que la puissance d’une voix et d’une présence ne tiennent pas tant à la précision de la dénonciation qu’à l’empathie par laquelle nos affects isolés peuvent se retrouver dans une langue devenue commune, par l’intermédiaire de ce qu’il faut bien appeler la grâce de l’écrivain.

Je n’en prendrai qu’un exemple, tiré du troisième texte de ce recueil. La chronique de trois pages est datée de novembre 2001, soit de quelques semaines après les événements du 11 septembre, et s’intitule « Sept niveaux de désespoir ». Elle se pose la question de savoir « comment on devient un terroriste » prêt au « martyre par le suicide ». John Berger commence par évoquer brièvement une réponse traditionnelle de la gauche : ce serait par « une forme de désespoir » que les opprimés en arrivent à de pareilles extrémités, ce qui les dépeint comme acculés, victimisés, anéantis d’avance par « un système » qui ne leur laisse d’autre choix que d’anticiper une mort qui leur serait imposée de l’extérieur. John Berger corrige et affine pourtant aussitôt cette réponse traditionnelle, en lui imposant un quart de tour qui en renverse complètement la portée. Ce dont il s’agit ici, c’est d’« une façon de transcender une forme de désespoir et, par le don de sa vie, de lui donner un sens» (p. 9) : «C’est pourquoi le terme de suicide ne convient pas vraiment, car transcender son désespoir donne au martyr un sentiment de triomphe. Triomphe sur ceux qu’il est censé haïr ? Je n’en suis pas sûr. Triomphe plutôt sur la passivité, l’amertume et le sentiment d’absurdité qui émanent d’une certaine profondeur de désespoir» (p. 9).

Encore faut-il comprendre la nature de ce désespoir, qu’un bref poème décline en sept niveaux de dénuement, de non-droit, d’empirement, d’humiliation, de promesses non tenues, de résistances écrasées et de deuils multipliés au point d’éteindre toute innocence. L’essence de ce désespoir se résume à « avoir le sentiment que votre vie, et celle de vos proches, ne compte pour rien » (p. 10).

« Ces sept niveaux de désespoir – un pour chaque jour de la semaine – conduisent certains des plus courageux à la révélation qu’offrir sa propre vie pour s’opposer aux forces qui ont amené le monde là où il est représente la seule manière d’invoquer untoutqui soit plus vaste que celui du désespoir » (p. 11).

Un « tout plus vaste que celui du désespoir »

Pour reprendre les termes qui servent de sous-titre à l’ouvrage, on a ici la figure paradoxale d’une survie par le suicide et d’une résistance qui paraît s’abandonner à la mort qu’elle combat. De tels renversements n’ont rien ni d’hégélien ni de rhétorique : ils ne débouchent ni sur un dépassement qui ferait triompher la renaissance au fond du tunnel de la destruction, ni sur un tour de passe-passe poétique qui nous ferait trouver de la beauté (ou du pathos) au coeur de l’horreur.

John Berger conclut son intervention sur un avertissement qui tient lieu d’exigence : « Toute stratégie élaborée par des dirigeants politiques incapables d’imaginer ce désespoir échouera, et grossira les rangs de leur ennemi » (p. 11). Il est facile (et sans intérêt) de confirmer avec huit ans de recul – comme cela était effectivement prédictible dès novembre 2001 – que les stratégies bushiennes de guerre contre la terreur étaient vouées à l’échec d’une farce tragique et criminelle. Avec la publication rétrospective de ces chroniques d’actualité, John Berger ne cherche nullement à se parer du prestige des prophètes, sinon dans la mesure où la vaticination prophétique repose sur les vertus de la parole poétique (le vates latin confondant les deux fonctions).

Le sous-titre de ce recueil de textes politiques pourrait en effet être Autoportrait effacé de l’Intellectuel en littéraire. John Berger ne parle presque jamais directement de lui-même, et en même temps, c’est sa voix, sa présence, sa force de poussée qui prennent forme au fil de la lecture de ces chroniques. Dans un monde saturé d’auto-biographisme dégoulinant de vacuité, c’est en s’effaçant derrière les rencontres (le sous-commandant Marcos), les héros inconnus, les amis discrets, qu’il fait émerger le sentiment (forcément vague) de ce « tout plus vaste que celui du désespoir » qu’invoque le terroriste par son suicide, mais que peut aussi invoquer chacun de nous en se connectant aux relations humaines et aux espoirs qui portent son existence quotidienne.

Une forme parmi d’autres (mais sans doute une forme privilégiée) de ce « tout plus vaste que celui du désespoir » pourrait prendre le nom (obsolète ?) de littérature. La force fragile, la puissance d’humilité qui émanent des écrits de John Berger tiennent sans doute à ce que, avec un demi-siècle de bouteille tirée des plus nobles tonneaux de « l’engagement », il pourrait parfaitement prendre les postures (obsolètes ?) de l’Intellectuel qui fait la leçon au monde du haut de son intellection supérieure. Si notre époque se rebiffe (justement) contre de telles postures de supériorité, elle aurait tort de ne pas sentir le manque cruel d’une parole qui prenne sur elle de cultiver l’existence « intellectuelle » (et sensible) d’un « tout plus vaste que celui du désespoir ».

Si « la littérature » a un avenir, c’est peut-être en s’assignant pour tâche la cultivation intellectuelle et sensible de ce « tout plus vaste que celui du désespoir ». La littérature serait ainsi l’envers du terrorisme. Alors que celui-ci, chez les militants du Djihad comme chez les Marines américains, constitue « une façon de transcender une forme de désespoir et, par le don de sa vie, de lui donner un sens », le travail de pensée-par-l’écriture est le lieu d’opération d’une auto-transcendance de notre monde chaotique en un sens que nous nous donnons à nous-mêmes par notre travail commun sur la langue et sur les formes narratives. Ce travail répond bien à l’exigence d’« imaginer le désespoir » contenue dans l’avertissement qu’adressait John Berger aux dirigeants politiques en novembre 2001 : plus largement, il s’agit d’imaginer les affects dont se tisse (et parfois se délite) notre vie commune, parce que c’est en leur inventant des images partagées qu’on peut donner force à leurs poussées constituantes, en même temps que neutraliser leurs tendances (auto-) destructrices.

La littérature ne peut faire ce travail que dans sa voix propre : une voix fragile, éminemment problématique parce que fatalement non autorisée, in-fondée (sur quoi que ce soit d’autre qu’elle-même), une voix insinuante plutôt qu’affirmative, détournée plutôt que directe, une voix insaisissable parce qu’inassignable à quelque « individu » que ce soit, une voix émanant de multiples présences en mouvement, une voix à comprendre comme une poussée plutôt que comme une expression. Au-delà même de ce recueil, c’est toute l’oeuvre et la présence de John Berger qui esquisse une forme (forcément particulière) de ce à quoi peut ressembler – et de ce que peut faire – un littéraire.




Yves Citton
Yves Citton enseigne la littérature française du XVIIIe siècle à l'université de Grenoble au sein de l'umr LIRE (CNRS 5611). Membre du comité de rédaction de la revue Multitudes, il a récemment publié chez éditions Amsterdam Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? ainsi que L'Envers de la liberté. L'invention d'un imaginaire spinoziste dans la France des Lumières. Il a co-édité, avec Frédéric Lordon, Spinoza et les sciences sociales. De la puissance de la multitude à l'économie des affects et, avec Martial Poirson et Christian Biet, Les Frontières littéraires de l'économie.
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Pour citer cet article : Yves Citton, « Autoportrait effacé de l’Intellectuel en Littéraire », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=441