Chine, années 1990: </br>la longue décennie
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Cette semaine: Radical Philosophy
Harriet Evans

Chine, années 1990:
la longue décennie

à propos de

Xudong Zhang

Postsocialism and Cultural Politics

China in the Last Decade of the Twentieth Century

Les analyses des universitaires et des médias sur les évolutions politiques et culturelles de la Chine des trente dernières années convergent, pour la plupart, vers une seule et même thématique : l’échec du mouvement de contestation de 1989, brutalement réprimé par les forces de l’ordre, marquerait la fin d’une époque d’espérances libérales et de débats pluralistes, ouvrant la voie à une nouvelle phase de réformes de marché. Elle se serait accompagnée de l’éclipse du pouvoir intellectuel au profit de la concurrence individuelle et des droits du consommateur. Après la célèbre tournée de Deng Xiaoping dans le sud du pays, en 1992, qui donna le feu vert à la marchandisation tous azimuts de l’économie, nombre des anciens acteurs du débat intellectuel et politique auraient tourné leurs efforts vers les affaires, affichant leur complicité – avec l’adhésion de l’État – au programme néolibéral du capital mondial. Depuis les années 1990, en dehors des succès internationaux remportés par les cinéastes et les romanciers chinois, les débats politiques et culturels en Chine se caractériseraient ainsi par un manque criant d’innovation et par le refus de participer aux discussions en cours sur les alternatives critiques à la téléologie néolibérale. Nul doute que les spécialistes de la Chine en Occident ne soient largement responsables de cette vision des choses. Nombreux sont ceux qui ont loué les effets progressistes de la libéralisation des marchés au lieu de procéder à une analyse critique des réelles tensions ayant agité les sables mouvants de la transformation économique, sociale et politique de la Chine. Cette complaisance de fait pour l’idéologie officielle de la modernisation a négligé toute réflexion sur les débats intellectuels au sein du pays lui-même, lesquels, quoiqu’ils y fussent peu diffusés, ont occupé nombre de penseurs et de théoriciens des principaux instituts de recherche et universités chinois.

Avec Postsocialism and Cultural Politics, Xudong Zhang nous offre une analyse « approfondie » des débats culturels et sociopolitiques de la « longue décennie » des années 1990. À partir d’un rappel chronologique des principaux événements de la période – de la répression des manifestations de 1989 à la fin du joug colonial britannique sur Hong Kong, en 1997, en passant par les réformes de marché de Deng Xiaoping, la crise des missiles de Taïwan et la crise financière asiatique –, cet ouvrage associe engagement théorique et histoire des débats intellectuels en Chine pour aller au-delà des dualismes éculés de l’État et de la société, de l’apparatchik et du réformateur, du capitalisme et du socialisme qui caractérisent les réflexions habituelles sur l’histoire récente du pays. Il règle ainsi son compte à l’idée selon laquelle les années 1990 n’auraient été qu’un désert politique et intellectuel, et y trouve au contraire une remarquable vitalité, quoiqu’étroitement circonscrite par ce qu’il qualifie de « développementalisme autoritaire » de l’État. En s’attardant sur la lecture des romans de Zhang Ailing, Wang Anyi et Mo Yan, et des films de la cinquième génération de cinéastes chinois, il montre enfin que les préoccupations politiques et intellectuelles de l’époque peuvent être analysées à travers les formes littéraires et cinématographiques.

Les concepts de postsocialisme et de postmodernisme constituent les piliers théoriques de la première partie du livre. Zhang avance que le suffixe « post- » de ces deux termes souligne à la fois des continuités et des discontinuités entre les formations politico-culturelles chinoises d’aujourd’hui et d’hier. Le postsocialisme est ainsi défini non pas comme une « phase supérieure » d’évolution de nature téléologique, mais comme un espace conceptuel facilitant l’analyse des tensions et des fêlures de la Chine contemporaine ; cette analyse introduit l’héritage politique et culturel de Mao dans l’exploration du consumérisme contemporain. Selon Zhang, le postsocialisme préfigure une subjectivité socio-économique et politico-culturelle nouvelle, qui reconnaît les effets persistants du régime maoïste – et de ses traits particuliers – dans la formation des contours quotidiens et des motivations inconscientes du rationalisme postmaoïste. De ce point de vue, le discours critique du postmodernisme permet de penser la dialectique entre l’appel de plus en plus discret aux idées conventionnelles de modernité et de modernisation, d’un côté, et les visibles « désordres » et déséquilibres socio-économiques et politiques d’une Chine convertie au marché, qui remettent en cause l’idée de changement comme progrès, de l’autre. Ainsi réunis, les deux « post- » nous invitent à nous libérer du dogme d’un capitalisme triomphant, fondé sur le modèle européocentrique de la modernité. Le postsocialisme apparaît ici à la fois comme un système et comme un cadre analytique, à un moment où l’histoire a fortement besoin d’une nouvelle pratique critique des configurations politiques et culturelles qu’elle met en évidence. Pour Zhang, ce concept permet de souligner les ambiguïtés d’un monde où se mêlent les forces de démocratisation et les forces de marchandisation, et où les appels néolibéraux à l’institutionnalisation de la privatisation ne sont pas tant un appel à la liberté qu’«une tentative égoïste pour créer un domaine de privilèges bourgeois, réservés à une petite élite, fondés sur le vol de la richesse publique et la suppression de toute contestation populaire ». Le cadre théorique du postsocialisme permet également de penser les pratiques culturelles quotidiennes et les aspirations utopiques à l’égalité et à la justice, vues ici dans l’incidence croissante de la contestation et du militantisme. Il en ressort une vision originale de l’histoire, très éloignée de celle de Fukuyama, où le réagencement complexe des forces du système socio-économique et culturel actuel pourrait – ou non – entraîner la Chine dans une collision avec les centres dominants du capitalisme néolibéral.

Zhang s’attache avant tout à examiner les positions et les possibilités politiques de ce que l’on appelle la « Nouvelle Gauche », « étiquette douteuse» d’un groupe d’intellectuels qui, malgré leur désaveu du terme, sont généralement réunis sous cette appellation sur la base de leur critique commune du programme néolibéral de la Chine. Cette Nouvelle Gauche mêle à sa résistance critique à la mondialisation capitaliste en Chine un recours assumé au discours critique occidental. Associée d’abord à un Wang Hui, mais aussi à d’autres universitaires et théoriciens tels que Cui Zhiyuan, Wang Shaoguang, Liu Kang et Gan Yang – qui tous ont étudié et sont connus des universités occidentales –, cette Nouvelle Gauche a réuni diverses disciplines pour remettre en cause l’idéologie du capitalisme mondial. Quoique souvent attaquée par les intellectuels libéraux chinois pour sa soi-disant nostalgie de la Chine de Mao et de prétendues affinités avec le socialisme traditionnel, elle a su montrer que le néolibéralisme du gouvernement chinois n’est pas une forme d’égalitarisme de marché mais un discours élitiste, et que les fréquents appels à un « retrait négatif » de l’État ne signifient pas que celui-ci doit se retirer de la vie sociale, mais que ses interventions ont pour but de protéger ceux qui, dans un environnement de marché, sont en définitive les plus forts. La position de Zhang par rapport à la Nouvelle Gauche n’est pas toujours claire : il se livre ainsi à un aparté quelque peu sournois dans lequel il observe que Wang Hui écrit comme s’il devait réussir un double examen, à la fois comme membre chinois d’une « gauche universitaire théoricienne et comme sinologue états-unien obsédé de références textuelles et de données empiriques ». Il pense cependant que ce néolibéralisme serait rejeté par la majorité de la population si le débat démocratique existait en Chine.

Le nationalisme chinois des années 1990 apparaît, aux yeux de Zhang, comme une allégorie du dilemme intellectuel et politique de la décennie : il ne serait ainsi ni l’enfant des machinations du gouvernement, ni le résultat de la dissolution de l’État dans une période de confiance croissante de l’économie, mais une réaction à une série de frustrations internationales, conditionnées par la fin de la guerre froide et le retour apparent à la domination « impérialiste » au moment de l’entrée triomphale de la Chine dans l’arène mondiale. Ce nationalisme populaire et culturel, affirmé par la force de l’économie – mais s’affirmant aussi négativement –, peut ainsi être interprété comme un élément de la problématique plus générale de la politique, de la culture et de l’identité à l’âge de la mondialisation. Et si la nécessité de bâtir une économie nationale solide sert de fondement aux idées néolibérales dominantes, on peut fort bien concevoir un nationalisme politique qui, tout en poursuivant le même objectif, s’orienterait vers une réorganisation démocratique afin de réduire les immenses inégalités du système étatique. Les appels au nationalisme politique d’un Gan Yang, par exemple, sont ainsi inévitablement associés à l’idée de réinvention démocratique du Parti communiste chinois. En tant que tels, ils n’ont guère d’écho dans les médias. Enfin, contrairement aux thèmes dominants du nationalisme politique, le questionnement auquel est soumis l’imaginaire national dans la culture populaire et la culture de masse suppose un agenda intellectuel qui se réfère davantage aux complexités de la postmodernité qu’à la téléologie d’un nationalisme économique exalté.

Les romans et les films analysés dans la deuxième et la troisième partie du livre seront peut-être plus familiers à un public non chinois que les débats polémiques examinés dans la première partie. La plupart des récits ici commentés sont tous disponibles en traduction anglaise, et les films, salués dans le monde entier, ont fait l’objet d’un abondant traitement théorique par les spécialistes du genre. Allant toutefois à contre-courant, Zhang nous offre ici des interprétations qui éclairent de façon particulière la thématique postsocialiste de la première moitié du livre. C’est ainsi qu’il fait la critique, à travers une analyse d’une nouvelle de 1943, publiée en anglais sous le titre « Sealed Off », en 1985, de la réappropriation dont a fait l’objet le fameux écrivain de Shanghaï, Zhang Ailing. Loin de légitimer l’idée de progrès qui correspond à l’actuelle idéologie de modernisation libérale de la Chine, le récit de Zhang Ailing souligne l’immobilité de la vie urbaine et l’ennui qui régnait dans le Shanghaï d’avant 1949. De même, l’oeuvre de Wang Anyi et de Mo Yan s’apparente plutôt à une adhésion fragmentaire à l’expérience culturelle de la Chine de Mao qu’à un rejet pur et simple. Les variations stylistiques du Mo Yan de The Republic of Wine, alternant le grotesque, l’hilarité, la séduction et l’écoeurement, brossent une image de la Chine contemporaine marquée par l’« opacité » et le « chaos ». Et le Shanghaï de Wang Anyi, et notamment ses femmes, dans ses nouvelles des années 1990, rappelle au lecteur les omissions, voire l’amnésie consciente, peuplant la nouvelle langue de la ville et de la modernité caractéristique de la culture métropolitaine chinoise. Quant au célèbre film de Zhang Yimou, The Story of Qiu Ju, loin d’être l’avènement du nouveau langage de la régulation par la loi, il apparaît ici comme l’illustration de l’effondrement des codes « politico-juridiques » et des conflits entre la ville et la campagne, les défavorisés cherchant à obtenir la reconnaissance de droits qui leur sont déniés. Pour finir, Zhang nous propose une interprétation de The Blue Kite, de Tian Zhuangzhuang, qui suggère que le traumatisme du film n’est pas tant « la mélancolie de la révolution et de la modernité » que «la crainte que l’histoire n’ait pas encore commencé » – la « vision inquiète de l’avenir » – qui hante la conscience des personnages à partir du moment où le passé socialiste et le présent néolibéral se rencontrent.

Et cependant, malgré la richesse de son analyse, le livre de Zhang souffre d’un déséquilibre entre les trois parties principales et de la disparité trop grande de ses thématiques. Cela peut être dû, en partie, au fait que le livre rassemble en chapitres des articles parus au fil du temps et pour des publics distincts. Certes, ce manque de cohérence organique pourrait, en lui-même, n’avoir pas d’importance. Mais le traitement inégal auquel Zhang livre les différentes thématiques soulève un certain nombre de questions. Ainsi, si l’on doit considérer celles-ci comme les éléments d’un même moment critique, en quoi sont-elles liées à des débats intellectuels propres à la Chine plus qu’à des débats externes ? Comment le public chinois accueille-t-il les implications critiques des ouvrages et des idées ici examinés ? Par ailleurs, compte tenu des discriminations croissantes entre les sexes apparues au nom de l’efficacité économique et de la liberté des consommateurs, où Zhang situe-t-il les contributions théoriques féministes à la critique de l’obsession néolibérale en Chine ? Enfin, bien que son livre, riche en développements discursifs, atteste d’un engagement réel dans le débat théorique actuel – peu de grands noms de la théorie culturelle critique sont ici omis –, Zhang semble avoir beaucoup moins d’intérêt pour les réflexions critiques de ses pairs sur la politique de la culture en Chine.

Mais pourquoi faire les difficiles ? Postsocialism and Cultural Politics montre qu’existe dans la Chine d’aujourd’hui un dynamisme culturel, politique et culturel qui, bien qu’il demeure prisonnier des contraintes politiques locales, mérite d’être examiné de plus près, afin de mettre en évidence les contrastes d’une réalité trop souvent réduite à un témoignage des bénéfices universels du marché néolibéral. La Chine fait face à un avenir placé sous l’emprise d’une incertitude radicale, et bien trop rares sont encore les spécialistes de cet immense pays prêts à accorder leur voix aux débats ouverts par Xudong Zhang.

Copyright © 2009 Radical Philosophy, traduction de Christophe Jaquet.


Harriet Evans est codirectrice du département de recherches asiatiques de l’université de Westminster. Elle a entres autres publiés Picturing Power in the People’s Republic of China: Posters of the Cultural Revolution et The Subject of Gender: Daughters and Mothers in Urban China.

Pour citer cet article : « Chine, années 1990:
la longue décennie  », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 28/09/2009, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=437