Où Jésus ferait-il ses courses?
Accueil | Qui sommes-nous? | Numéros parus | Se procurer la RiLi | S'abonner | Newsletter | Contacts | Liens | La toile de la RiLi
Cette semaine: Bookforum
Maud Newton

Où Jésus ferait-il ses courses?

Comment les évangélistes ont appris à aimer le capitalisme

à propos de

Eileen Luhr

Witnessing Suburbia: Conservatives and Christian Youth Culture et de Bethany Moreton, To Serve God and Wal-Mart: The Making of Christian Free Enterprise

Les livres s’attelant à déchiffrer le christianisme évangéliste à l’usage du lecteur non croyant n’ont rien de nouveau, mais les années Bush ont produit l’âge d’or du genre. À la suite de l’élection de 2000, des douzaines de commentateurs ont cherché à expliquer la montée de la droite chrétienne, parfois de manière tout à fait enrichissante. Pour les besoins de The Great Derangement, Matt Taibbi s’est rendu incognito à une retraite fondamentaliste qui a culminé par une cérémonie d’exorcisme collectif lors de laquelle il a été encouragé à vomir ses démons, et il a compris à travers cette expérience à quel point il pouvait être aisé d’«enfouir le «pêcheur» qui est en nous sous la carapace de notre moi chrétien». D. Michael Lindsay a mené des entretiens avec des évangélistes des milieux des affaires et de la politique pour Faith in the Halls of Power et – peut-être avec excès –, nous a donné à entendre leurs voix.

Toutefois, un grand nombre des guides récents consacrés au mouvement évangéliste sont assez simplistes, quand ils ne sont pas outrageusement trompeurs. Les pires sont les manuels sur l’Amérique rouge1 provenant d’anticonformistes patentés comme David Brooks, qui concoctent une thèse sur les vertus simples des États rouges et progressent à reculons à partir de là – effectuant quelques voyages à travers les frontières entre États pour visiter des églises, des garages automobiles, et des restaurants Red Lobster2 – à la recherche d’anecdotes pour étayer leur thèse. Par ailleurs, à l’heure du triomphe des valeurs familiales et de la libre entreprise sans entraves, toute une série de faiseurs d’opinion professionnels ont affecté de chausser des lunettes aux verres teintés d’évangélisme à travers lesquels ils ont procédé à une réévaluation et à une mise en accusation des idées progressistes qui s’étaient imposées auprès du grand public au cours des dernières décennies. Et qu’importe si «évangéliste» est une catégorie ambiguë, sujette à de nombreuses manipulations opportunistes. Faut-il y inclure les charismatiques ? Les presbytériens membres de la PCA3 ? Les épiscopaliens bénis par la glossolalie ? Le spectre du protestantisme américain comporte de nombreux camps – souvent hostiles les uns envers les autres – et quand j’étais moi-même enfant, j’ai eu l’occasion d’être transbahutée entre un certain nombre d’entre eux.

Dans l’ère post-Bush, une partie des commentaires les plus réductionnistes proférés sur la scène évangéliste a disparu, cédant la place à des enquêtes sérieuses sur ce qui s’est réellement passé ces huit dernières années. À cette fin, Witnessing Suburbia, d’Eileen Luhr, est une exploration à la fois minutieuse et instructive, quoique parfois confuse, de la manière dont les attitudes des évangélistes à l’égard de la culture populaire ont évolué au cours des quarante dernières années. À la fin des années 1960, les édiles religieux se tordaient les mains de désespoir en voyant comment les païens, les hippies et les rock stars mettaient en péril la vie spirituelle de leurs enfants. En conséquence, les années 1970 ont vu la naissance d’un mouvement de parents cherchant à séparer les jeunesses chrétiennes des dangers de la contre-culture et à «restaurer l’autorité «traditionnelle»».

Le rock : instrument du diable ou de la bonne parole ?

De nos jours, les objections à la Jimmy Swaggart4 proférées à l’encontre de la musique rock sont devenues légendaires, et alimentent de nombreux sketches humoristiques. Il prétendait que la « fureur battant à tout rompre « correspondait au rythme des battements du coeur humain, et que son message subliminal masqué passé à l’envers faisait l’apologie de Satan et de l’usage des drogues. Ainsi, même les adolescents les plus pieux auraient le plus grand mal à résister à son « attaque portée sur deux fronts, physique et psychologique «. Néanmoins, comme les bûchers de disques rendaient ces derniers d’autant plus désirables aux yeux du public rock non croyant, un certain nombre des opposants les plus virulents à cette musique a renoncé à ces « menaces des feux de l’enfer» et a fondé à la place le mouvement des valeurs familiales, appelant les conservateurs chrétiens à protester en leur qualité de parents inquiets plutôt que comme croyants.

Par moments, Luhr définit les évangélistes en excluant les purs fondamentalistes, se concentrant plutôt sur un sous-groupe de protestants plus conventionnel – « suburbain » – alors qu’ailleurs, lorsque cela sert sa démonstration, elle esquisse une catégorie plus large. Elle souligne plusieurs fois les exemples qui vont dans son sens, et minimise la portée des éléments contraires tout en ayant recours à une chronologie incohérente. Elle suggère ainsi, par exemple, que les évangélistes ont passé au moins une décennie à fuir tout ce qui ressemblait à la musique populaire après la disparition du Mouvement pour Jésus, tout en reconnaissant que « le rock chrétien a explosé comme genre au cours des années 1970 et 1980». En conséquence, la thèse principale de Witnessing Suburbia est source d’une certaine frustration et se révèle souvent difficile à suivre. Néanmoins, la trajectoire générale identifiée par Luhr – celle d’édiles religieux empruntant sciemment à la musique et à la culture populaires et utilisant les adolescents comme ambassadeurs auprès des masses des non-croyants – est incontestable.

La montée du rock chrétien a évidemment été controversée au sein des milieux fondamentalistes. Des artistes aussi sages qu’Amy Grant ont fait l’objet de critiques virulentes, si je me souviens bien, même si Luhr ignore en grande partie la déesse de la pop chrétienne pour concentrer son attention sur des groupes plus controversés de métal, de rock et de punk chrétien tels que Stryper, Barren Cross, Lust Control ou Payable on Death, et sur l’émergence de fanzines dédiés au genre. En tout état de cause, les parents évangélistes les plus pragmatiques ont réalisé que le ministère du culte consacré à la jeunesse devait s’adapter à cette nouvelle culture en train de prendre forme en son sein.

Si ces groupes ont souvent repris la rhétorique de l’outsider, un grand nombre d’entre eux a très bien su tirer parti de la culture consumériste plus large, signant des contrats avec des labels laïques afin d’augmenter leur poids dans la société dans son ensemble. Au bout du compte, cette « approche par MTV de l’évangélisme » a donné lieu à des revivals rock’n’roll comme Harvest Crusade, qui a attiré une foule de près de cinquante mille personnes au Anaheim Stadium en Californie en 1997. Au début de l’ère Bush, la culture jeune des évangélistes blancs était devenue une industrie redoutable et influente. En effet, les gains des chrétiens sur le marché étaient tout aussi « significatifs et ambitieux» que leur programme de réhabilitation des valeurs familiales. En 2004, « l’union du consumérisme des banlieues aisées et des croyances religieuses » a trouvé son expression la plus parfaite avec l’ouverture d’une méga-église sur le site d’un ancien hypermarché Wal-Mart à Saint Petersburg, en Floride. L’underground adolescent chrétien n’a dès lors plus eu besoin d’une culture de fanzines pour véhiculer son message.

Main du marché et main de Dieu

Wal-Mart constitue aussi le centre spirituel de l’étude pénétrante et nuancée de Bethany Moreton, To Serve God and Wal-Mart, consacrée à l’histoire d’amour contemporaine entre les évangélistes et le capitalisme de marché. Tout comme Luhr, Moreton s’intéresse à la manière dont les évangélistes ont accepté et approuvé la culture consumériste. À la différence de Luhr, elle décrit quant à elle la relation comme organique, et même inévitable.

Au cours des pires années de la Grande Dépression, c’est de ce qui est plus tard devenu Wal-Mart Country – la région des Ozark et ses environs – qu’est partie la révolte contre la réorganisation entrepreneuriale de la société américaine, tandis que les faiseurs d’opinion progressistes tendaient à voir en ce mouvement anti-chaîne un obstacle au redressement économique. La plupart des chaînes appartenaient à des investisseurs du nord-est du pays, dont certains étaient juifs ou catholiques, et Moreton montre que la plus grande partie de cette rhétorique anti-chaîne aux relents populistes était subtilement conçue pour renforcer ces traits ; dans le même temps, les prêcheurs sudistes du commerce séparatiste attaquaient les « étrangers» – en gros, quiconque n’était pas originaire de leur coin – en les inscrivant implicitement en opposition avec les « chrétiens américains blancs de vielle souche».

Moreton souligne en effet que le « populisme pro-entreprise » de Wal-Mart, malgré ce sentiment anti-chaîne, a réussi à connaître le succès parce qu’il « reprenait à son compte la logique sous-jacente de l’ancien populisme anti-entreprise » – d’une part, en insistant sur le fait que sa croissance initiale avait été financée localement et, d’autre part, en projetant une image de soi amicale, provinciale, inspirée d’une forme idéalisée de la culture des Ozark. Sam Walton, le fondateur, a ouvert ses premiers magasins dans des villes rurales blanches, mais, avant de choisir les sites, il enquêtait sur les comptes d’épargne et les registres des taxes à l’achat, et il a souvent renoncé à certains sites proposés, préférant s’appuyer sur « des soutiens publics de taille » tels que des bases militaires, des universités et des hôpitaux, tous à même d’augmenter fortement le potentiel des ventes. Tout ceci a eu pour résultat une série de « parcs à thème sur la vie provinciale enclavée», où les camping-cars étaient les bienvenus.

L’illusion populaire entretenue par Wal-Mart s’appuyait en partie sur le fait de traiter les employés des magasins comme des membres de la famille, et, en particulier, dans sa manière de valoriser ses employées féminines en tant qu’épouses et que mères. Moreton lève le voile sur cette version soigneusement fabriquée de la bonne vie rurale. Elle raconte les entorses de Wal-Mart au Code du travail, telles que la célèbre incapacité de l’entreprise à promouvoir et à récompenser correctement les femmes, et elle souligne aussi comment l’entreprise jouait avec le sentiment des Blancs américains que quelque chose leur était dû. Un grand nombre des ancêtres de ces Blancs, y compris ceux de Walton, avait profité d’emplois publics et de concessions foncières, ainsi que des allocations et de la protection offertes par la sécurité sociale, le salaire minimum, l’assurance santé et l’éducation – dont la plupart n’étaient en pratique pas accessibles aux Afro-Américains. Wal-Mart était à la pointe d’une économie de services encore naissante qui « s’est développée sur le sentiment socialement largement partagé voulant que les femmes n’étaient pas vraiment des travailleurs, et leurs aptitudes pas vraiment des aptitudes». Ses employés et les clients qu’ils servaient – souvent des « amis, voisins, et êtres chers» – étaient les mêmes : des Blancs des Ozark nostalgiques d’un passé simple et vrai, plus homogène, et largement imaginaire, un passé dans lequel les meilleures opportunités étaient réservées à des gens comme eux.

Dans la mesure où un grand nombre des travailleurs étaient des religieux pratiquants, leur rapport au travail était enraciné dans « une tradition culturelle différente, celle du service religieux chrétien». Le magasin en est venu à ressembler à l’église à un point tel que les clients ont progressivement inversé la relation traditionnelle entre le christianisme et le commerce, et ont fini par mesurer l’église «à l’aune de l’étalon fixé par le magasin », et par trouver que leur église « comportait des insuffisances en matière de vraie religion». Ainsi, le capitalisme et la consommation sont-ils devenus sanctifiés, et lorsque Wal-Mart s’est tourné vers les universités chrétiennes – imprégnées de la même mentalité du service religieux – pour recruter le talent managérial nécessaire à son développement, le lien avec l’église est devenu de plus en plus explicite. La création par Wal-Mart du groupe Students in Free Enterprise (Sife), qui « avait pour mission de transmettre aux enfants des écoles la foi en l’économie capitaliste de marché», a été culturellement encore plus importante. Pour le Sife, l’économie n’était pas une discipline scolaire mais une profession pratique, et l’endoctrinement commençait tôt, avec un cours d’économie à l’usage des enfants [Kinder-Nomics] enseigné dès l’école maternelle.

Toutefois, comme le fait observer Moreton, malgré toute cette propagande fervente pour transmettre la foi en la libre entreprise, les évangélistes américains se sont toujours montrés difficiles à catégoriser et enclins à la mutation. Des catastrophes comme l’ouragan Katrina et le fiasco de la réaction gouvernementale qui a suivi ont suscité une nouvelle emphase au sein de nombreux cercles évangélistes autour de la lutte contre la pauvreté et de la lutte politique au nom des exclus – des tendances qui ont de grandes chances de croître à mesure que la récession planétaire se développe. Comme l’écrit Moreton : « la main invisible du marché et la main de Dieu ne se confondent pas facilement l’une avec l’autre lorsque la première se révèle à ce point faillible».

Copyright © 2009 Bookforum, traduction d’Olivier Ruchet.

Pour lire la version originale de cet article, cliquez ici.

Maud Newton est écrivaine et blogueuse. Elle écrit actuellement un roman qui interroge l’élan à l’oeuvre derrière le fondamentalisme, dont certains extraits paraîtront dans le numéro de printemps de la revue Narrative .

_____________________
1. NdT : Couleur indiquant les États ayant voté pour le Parti républicain lors des soirées électorales.
2. NdT : Chaîne de restaurants de fruits de mer, à destination de la classe moyenne.
3. NdT : Presbyterian Church in America, branche conservatrice et évangélique au sein de l’Église presbytérienne.
4. NdT : Fameux télévangéliste.


Pour citer cet article : « Où Jésus ferait-il ses courses?  », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 21/09/2009, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=431