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Charlotte Nordmann

L’après pétrole :
survivre ou vivre autrement ?

à propos de Rob Hopkins, The Transition Handbook. From oil dependency to local resilience

C’est un livre qu’on a envie de prendre dans ses mains, un gros livre, carré, trapu, dont l’illustration de couverture nous fait miroiter un monde où se seraient dissipées les brumes de l’industrie, un monde à plus petite échelle, plus en prise avec la nature, au tissu humain plus dense : c’est un manuel qui entend nous indiquer les voies du passage à autre chose, qui prône et annonce une « transition », de «la dépendance au pétrole à la résilience locale ». Le lettrage du titre évoque les anciennes lettres d’imprimerie, suggérant un archaïsme volontaire – ou serait-ce que nous aurions affaire à un grimoire, capable d’opérer le changement qu’il décrit ? Ce livre, écrit par Rob Hopkins, fondateur du mouvement des « transitions towns », assume ouvertement sa double nature : théorique certes, mais d’abord et avant tout pratique, avec cependant l’idée que son « application » peut – doit – prendre des formes très différentes. Dans le catalogue de l’éditeur, il voisine avec des manuels de jardinage, des recettes de cuisine et des livres de self-help : de là son intérêt, de là aussi les interrogations qu’il soulève.

Dans sa première partie – intitulée « The Head », car elle traite de l’aspect théorique de la question –, le problème auquel nous sommes aujourd’hui confrontés est formulé de façon claire et documentée. Alors que l’accent est mis, dans les médias et dans le discours écologiste militant le plus entendu, sur le réchauffement climatique, ce problème crucial est ici articulé à un autre, tout aussi important, celui du pic du pétrole (c’est-à-dire de l’idée qu’il est probable que nous avons atteint le point de production maximum de pétrole, et que la production de pétrole ne saurait désormais que décroître, et sans doute rapidement) (voir p. 38). Cette question, si elle est certes parfois abordée dans le débat public, l’est cependant de telle façon que ses conséquences majeures sont désamorcées, et finalement refoulées.

La perspective de la « fin du pétrole » ne suffit en effet pas à faire comprendre l’acuité et la profondeur du problème : ce n’est pas simplement qu’un jour relativement éloigné (trente, quarante ans ?), le pétrole viendra à manquer, mais que, dès lors qu’il sera reconnu que l’on approche des limites des ressources pétrolières, dès lors que la demande excédera structurellement l’offre, le prix du pétrole ne peut qu’augmenter fortement ; or, toute notre économie repose sur l’usage massif et inconsidéré de pétrole[[1]]: on le sait, les ordinateurs, les micro-ondes ou les T-shirts sont produits à un bout de la planète pour être « consommés » à l’autre, mais c’est aussi l’essentiel de ce que nous mangeons qui est produit au prix d’une consommation prodigue de pétrole. Le pétrole joue un rôle central à la fois dans l’agriculture industrielle (machines, engrais…) et dans le traitement et le conditionnement des aliments : nous mangeons du pétrole. La fin du pétrole à bas prix signe la fin de ce système, sur lequel repose la satisfaction de nos besoins les plus fondamentaux (en même temps que de nos désirs les plus superflus). Ne pas s’y préparer est s’exposer à subir de plein fouet son effondrement.

Pour l’heure, le problème est dénié par les gouvernements, ainsi que par les médias. Refusant de prendre en compte l’ampleur du problème, les pouvoirs politiques semblent prêts à tout pour maintenir l’approvisionnement en pétrole, comme en témoignent la guerre en Irak, en Afghanistan, comme le montre aussi, par exemple, la folle entreprise de traitement des sables bitumeux, parfois présentés comme la « solution » à l’épuisement des gisements du Moyen-Orient, et dont le coût écologique est incroyablement élevé.

Dès lors, il apparaît nécessaire d’entreprendre de relocaliser toutes les activités qui peuvent l’être, et de limiter autant que possible notre usage du pétrole. Dira-t-on que le changement climatique le démontrait déjà assez ? C’est possible, et pourtant l’intérêt de lier le problème du réchauffement à celui de la déplétion du pétrole est multiple : tout d’abord, l’échéance du problème peut paraître plus brève (et ce bien que certaines conséquences dramatiques du changement climatique – incendies, inondations, multiplication des phénomènes climatiques « extrêmes »…– soient déjà visibles), et les domaines sur lesquels on peut agir plus proches et plus concrets ; la nécessité et l’urgence de changements radicaux deviennent manifestes, en même temps que la concrétude du problème permet de dépasser le sentiment d’impuissance que peut susciter l’injonction à « Sauver la planète ».

L’enjeu éthique et politique est ici très clair : sommes-nous prêts, pour maintenir aussi longtemps que possible le mode de vie adopté par l’Occident, à assumer les conséquences terribles qu’aura un réchauffement climatique plus important, à augmenter encore dramatiquement ce réchauffement pour obtenir du pétrole à partir des « nouveaux gisements », « non conventionnels », à faire la guerre pour nous assurer l’accès aux ressources pétrolières restantes, ou encore à provoquer des famines en affectant des terres arables à la production d’agro-carburants ?

Une certaine incrédulité peut néanmoins subsister chez le lecteur. Il n’y a là rien d’étonnant si l’on considère que, si ce livre a raison, alors c’est toute notre société qui marche sur la tête – et c’est là une pensée qu’il peut être difficile d’accepter.

La deuxième partie du livre, intitulée « The Heart », a pour objet à la fois de comprendre les sentiments qui peuvent nous submerger face à ces analyses – sentiments de sidération et d’impuissance – et de chercher les moyens de nourrir d’autres sentiments, de prendre conscience de notre puissance. Il importe de mesurer le choc produit par cette prise de conscience, du fait notamment que celui-ci provoque souvent de dangereuses réactions de dénégation. Comment regarder en face les difficultés que nous avons à affronter sans en être paralysés ?

Sur ce point, la perspective adoptée n’emporte pas toujours la conviction : est-il tout à fait justifié d’envisager notre dépendance au pétrole d’abord comme une « addiction », et de la traiter comme telle (p. 84-93) ? Peut-on la considérer avant tout comme un problème personnel, psychologique, alors qu’elle est construite et entretenue par un cadre social, par des possibilités et des impossibilités matérielles, et – si l’on veut mettre l’accent sur l’aspect psychologique – par l’existence d’une « normalité » socialement établie, dont il est coûteux de s’écarter ? Que notre usage de la technologie, et de l’énergie en général, constitue une dépendance, et que celle-ci ait un aspect psychologique, nous empêchant d’imaginer une rupture avec nos habitudes, cela est certain, mais on ne peut cependant pas s’en tenir là. Il y a ici une faiblesse de l’analyse, et donc de la perspective pratique prônée. En feuilletant le catalogue de l’éditeur, Green Books, on est parfois pris d’un certain malaise : n’y aurait-il pas quelque futilité, voire par moments une certaine obscénité, à cette réduction du problème à son aspect psychologique et individuel ? Que nous suggère un ouvrage intitulé Living Well in the Age of Global Warming ? Qu’il s’agit de trouver à s’accommoder de la catastrophe, de trouver son « équilibre », comme on dit, alors que le monde tombe en ruines autour de nous ?

Cette fragilité est cependant largement compensée par l’adoption d’une perspective tout à fait différente, sinon contradictoire, dans le reste de l’ouvrage, qui nous invite à dépasser tant les démarches purement individuelles que l’invocation des instances politiques supérieures, pour construire la puissance d’un collectif, d’une communauté. Ainsi peut-on sortir de la perspective d’une addition de conduites purement individuelles, perspective dont la vanité ne peut manquer d’apparaître, et d’alimenter notre sentiment d’impuissance.

Ce n’est qu’au sein d’un collectif que peut se délier, que peut jaillir (l’auteur utilise le terme « unleash » : au sens littéral, « dé-brider »), la puissance de tous et de chacun, et qu’un autre futur peut s’imaginer. Et il ne s’agit pas là simplement d’une position de principe, mais plutôt d’une dynamique qui s’éprouve et se manifeste concrètement, comme veut le montrer le livre, fruit de plusieurs expériences, à la fois théoriques et pratiques. Ancrée dans l’idée que le collectif libère la puissance des individus qui le constituent, cette démarche s’enracine aussi dans une certaine idée de la « communauté », comme lieu de construction d’une autonomie collective à partir d’une situation commune, et indépendamment des structures étatiques, qui résonne sans doute plus dans l’esprit d’un Anglais ou d’un Américain que dans celui d’un Français, et dont le lecteur français a ici l’occasion d’explorer la fécondité. L’objet de la troisième partie « The Hands » est dès lors de fournir des outils concrets (qui vont de conseils portant sur l’organisation de réunions visant à constituer un sentiment de solidarité communautaire à des modèles de communiqués de presse) pour construire et faire vivre cette communauté, à travers un exemple de mise en oeuvre d’un projet de passage à une économie moins dépendante du pétrole.

C’est dans la puissance qui se construit et se découvre à travers l’expérimentation de la réflexion et de l’action collectives que l’on peut puiser les sentiments de joie, les «passions joyeuses », pour reprendre l’expression de Spinoza, qui viennent contrebalancer les «passions tristes», expression de notre impuissance, qui nous envahissent trop souvent face à ces questions. Et sans doute le sentiment de regagner la maîtrise sur notre vie et sur les choix qui organisent la société ne peut qu’engendrer une joie profonde. Pour reprendre l’image que propose Rob Hopkins dans sa conclusion, il s’agit que ce ne soit plus l’angoisse des catastrophes en cours et à venir qui nous tienne éveillés la nuit, mais l’excitation des possibilités ouvertes par l’exigence de changement, et l’imagination qu’elle requiert de nous (p. 212).

Il s’agit par ailleurs de rendre désirable une société moins consommatrice d’énergies fossiles, de montrer que l’enjeu n’est pas simplement de survivre, mais que les changements nécessaires sont également souhaitables. La nécessité de rompre avec un mode de vie excessivement consommateur de pétrole est en même temps l’occasion de rompre avec l’industrialisme, avec la religion de la croissance et l’enrôlement obligatoire dans le salariat. Une réserve, peut-être : Rob Hopkins ne présuppose-t-il pas un peu vite que les activités destinées à assurer la satisfaction de nos besoins vitaux sont à même d’assurer aussi, et simultanément, notre épanouissement personnel ? André Gorz disait ainsi sa méfiance à l’égard des utopies d’un retour à une communauté villageoise, qui lui semblaient devoir nous enchaîner à nouveau aux nécessités matérielles, qu’une organisation plus large – l’organisation étatique – avait permis de mettre à distance . Cependant, prôner une relocalisation des activités ne revient absolument pas à prôner la rupture avec des cadres et des instances plus larges, comme l’État. Au contraire, il se pourrait bien que de telles initiatives locales s’avèrent le moyen le plus efficace pour regagner le contrôle que nous avons perdu sur les institutions qui gouvernent nos vies.

On peut néanmoins avoir des doutes sur l’efficacité d’une telle initiative, basée essentiellement sur la mise en mouvement d’une communauté par l’information et l’appel aux initiatives spontanées. Les enjeux écologiques, parce qu’ils exigent d’être envisagés de façon globale, paraissent ne pouvoir être pris en charge que par les pouvoirs publics. L’illustration de couverture, en opposant l’image de ce que pourrait être une ville d’après la « transition » à celle, inversée, comme en miroir, de cette même ville aujourd’hui (ou hier ?), envahie par les brumes des usines et des voitures, ne nous berce-t-elle pas de fausses promesses ? On aura beau cultiver des carottes devant chez soi et laisser sa voiture au rencard, tant que les grandes industries continueront de tourner, l’air ne sera pas plus pur ni moins pollué devant chez nous, comme le suggère cette image séduisante…

Mais le fait est que les pouvoirs politiques opposent une résistance massive à la reconnaissance de l’ampleur des problèmes auxquels nous sommes confrontés, car les mesures que cette situation exige seraient extrêmement impopulaires (qu’on imagine, par exemple, les réactions que susciterait un rationnement énergétique drastique…), parce qu’il ne serait plus possible alors – et ce n’est pas la moindre des difficultés – de continuer à soutenir le dogme capitaliste de la nécessité de la croissance, sans compter qu’une politique de promotion de la relocalisation des activités irait directement à l’encontre des règles internationales imposées par le libéralisme (par exemple l’interdiction de favoriser les produits locaux par des quotas ou des taxes à l’importation).

L’impossibilité de s’appuyer sur l’État, ou plus encore sur des instances internationales, limite évidemment l’efficacité de la démarche, cela n’est pas contestable : Rob Hopkins reconnaît explicitement que tous les niveaux d’actions sont ici nécessaires (p. 75). Mais il ajoute aussi qu’il n’y a sans doute pas de meilleur moyen d’encourager l’action de l’État et des pouvoirs politiques que de montrer pratiquement à la fois le désir et la capacité des citoyens à limiter leur dépendance au pétrole et à reconstruire la capacité à subvenir localement à leurs besoins (la «local resilience ») (p. 76). Il ne faut donc voir aucune rupture entre ces différents niveaux, d’autant que, dans la pratique, les pouvoirs publics locaux s’avèrent souvent bien plus ouverts à des propositions d’organisation alternative qu’on pourrait le croire, leur apparente « résistance » aux exigences de l’écologie découlant souvent moins d’une véritable opposition que de leur ignorance et de leur incapacité à imaginer d’autres façons de faire.

L’intérêt majeur de cette démarche est précisément de nous inciter à refuser d’être dépossédés de notre maîtrise sur notre vie, à cesser de penser que seul l’État est à même d’agir efficacement et en connaissance de cause, qu’il faut donc lui remettre le soin de « gérer » notre existence. Nous en remettre à des « experts » et à des mesures imposées d’en haut pour résoudre les problèmes auxquels nous sommes confrontés, c’est nous enfermer dans la passivité, dans la résignation à être dépossédés de notre propre vie, et dans une fuite en avant irrationnelle, confortée par l’espoir chimérique qu’« ils trouveront bien une solution ! » Il s’agit justement de contester la gestion technocratique de ces questions, qui engagent toute notre existence, dans le déni des principes de la démocratie. Il s’agit, pour reprendre les termes de Gorz, de résister à la « destruction de la capacité de se prendre en charge, autrement dit de l’autonomie existentielle des individus et des groupes ou communautés» qu’induit l’idée que « l’évaluation [de nos] besoins et de la manière de les satisfaire [constitue] le domaine réservé d’une caste d’experts s’abritant derrière un savoir supérieur, prétendument inaccessible à la population  ».

Cette reconstruction de notre « capacité à [nous] prendre en charge » passe par la construction d’une communauté, c’est-à-dire par la construction du sentiment et de la pratique d’une solidarité de ses membres, entendue non pas comme un devoir de solidarité mais comme une réelle interdépendance de tous. L’autonomie de chacun a pour condition la construction d’un collectif, constitué de ceux qui se trouvent partager une même situation, et qui se rejoignent sur les fins qu’ils poursuivent. Le projet des « transition towns » ne doit donc pas être évalué uniquement à l’aune de ses résultats par rapport au but matériel poursuivi (diminuer notre dépendance au pétrole en accroissant la capacité à subvenir localement aux besoins de la communauté) : son prix tient d’abord à ce qu’il est le levier d’une réappropriation par les individus de leur propre vie. Il ne s’agit donc pas de fournir des recettes ou des préceptes rigides (comme pourrait peut-être le suggérer, à tort, le titre de « Manuel »), mais de témoigner d’expériences qui se sont construites et transformées dans le temps, afin de susciter de nouvelles expériences, elles-mêmes ouvertes, et encore à imaginer .

Charlotte Nordmann enseigne la philosophie. Elle est l’auteure de Bourdieu/Rancière. La politique entre sociologie et philosophie;et deLa Fabrique de l’impuissance 2. L’école, entre domination et émancipation; et a dirigé l’ouvrageLe Foulard islamique en questions.

Pour citer cet article : « L’après pétrole :
survivre ou vivre autrement ? », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=376