Une injustice flagrante: les rouages de l’État straight
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Cette semaine: The Nation - Steven Epstein

Une injustice flagrante: les rouages de l’État straight

à propos de

Margot Canaday

The Straight State

Sexuality and Citizenship in Twentieth-Century America

Dans un rapport daté de 2006, deux ONG, Human Rights Watch et Immigration Equality, ont révélé la réponse faite en 1975 par le Service de l’immigration et des naturalisations (INS) à la requête d’un citoyen américain visant à obtenir pour son partenaire, un étranger du même sexe, le statut de résident légal aux États-Unis. L’INS débouta sa demande en invoquant la raison suivante : « Vous n’avez pas réussi à établir qu’il peut exister une relation conjugale authentique entre deux pédales. » À l’exception de la crudité du langage, la politique fédérale à l’égard des couples binationaux homosexuels a bien peu changé depuis cette époque. Le 3 juin de cette année, le Congrès des États-Unis a pour la première fois tenu une audience à propos des difficultés rencontrées par ces couples, et les a prises en compte dans l’élaboration du Uniting American Families Act (UAFA, Loi sur le regroupement familial), défendue au Sénat par Patrick Leahy et à la Chambre des représentants par Jerrols Nadler – loi qui interviendrait dans le cadre d’une réforme bien plus large de la législation sur l’immigration. Proposée à de nombreuses reprises et sous des formes variées depuis 2000, cette loi permettrait aux États-Unis de prendre place parmi les seize pays – avec l’Australie, le Brésil, la Grande-Bretagne, le Canada, Israël et l’Afrique du Sud – à ne faire aucune distinction, du moins sur les questions d’immigration, entre les couples binationaux hétérosexuels et les couples binationaux homosexuels. Pour reprendre l’expression d’un éditorial du Washington Post, le vote de l’UAFA « corrigerait une injustice flagrante ».

Les restrictions pesant sur l’immigration de partenaires du même sexe non citoyens des États-Unis sont relativement obscures, mais les souffrances qu’elles induisent sont aussi graves que celles que produisent les politiques et les lois fédérales, elles, largement débattues, qui font des personnes gays des citoyens de seconde zone, à l’instar du Defense of Marriage Act [qui interdit la reconnaissance du mariage homosexuel au niveau fédéral] ou de la politique militaire catastrophique du « Ne demandez pas, n’en parlez pas.» Le nombre de gens concernés n’est pas non plus négligeable : selon ce même rapport de Human Rights Watch et Immigration Equality, les données issues du recensement laissent penser que plus de 35 000 couples binationaux du même sexe vivent sur le territoire des États-Unis. Et l’on ne sait pas combien sont ceux qui vivent séparés par des frontières nationales ou qui ont choisi d’émigrer pour vivre ensemble. L’existence d’une telle politique de l’immigration, ainsi que le difficile combat visant à mettre un terme à cette politique, démontre suffisamment à quel point la préférence accordée officiellement à l’hétérosexualité est ancrée dans l’architecture légale de l’État.

Ce n’est pas vraiment une nouvelle que les habitants des USA sont gouvernés, pour reprendre l’expression que l’historienne Margot Canaday utilise dans le titre de son excellent livre, par un « État straight ». Il y a déjà quelque temps que les chercheurs s’intéressant à la sexualité (dans la lignée de ceux qui étudièrent et remirent en question les hiérarchies de genre et de race à l’oeuvre dans les actions et les politiques de l’État) partagent un objectif analytique commun, « rendre l’État queer » [« queering the state »], comme l’écrivait l’historienne Lisa Duggan en 1994. Ces chercheurs ont défendu l’idée que la prétendue naturalité du couple hétérosexuel, et la non-naturalité des autres possibilités, est présupposée et renforcée par les mécanismes ordinaires du gouvernement. L’apport majeur du travail de Canaday est de retracer précisément, avec force détails saisissants, et parfois horrifiants, la manière dont les États-Unis en sont venus à mettre en place ces mécanismes pendant la plus grande partie du XXe siècle. The Straight Stateest une histoire passionnante de la manière dont l’État a fait de l’homosexuel l’« anticitoyen ».

Ne perdant jamais de vue les trois terrains spécifiques que sont les règles bureaucratiques de l’immigration, de l’armée et de l’allocation des aides sociales – chacun de ces terrains faisant l’objet de deux chapitres dans le livre –, Canaday démontre comment cette anticitoyenneté a été établie et renforcée au moment où les politiciens, les cours de justice et les fonctionnaires suaient sang et eau pour donner sens à la non-conformité sexuelle. Bien que son étude s’attache avant tout aux trois premiers quarts du XXe siècle, les leçons qu’on peut en tirer tombent à point nommé. C’est seulement, comme le soutient Canaday, en cartographiant de façon systématique la sédimentation de l’exclusion à travers des décrets et des politiques bureaucratiques que nous pouvons continuer à déconstruire, pas à pas, les barrières bloquant l’accès à la pleine citoyenneté – un processus qui, selon elle, n’est devenu réellement efficace qu’avec la levée en 1990 de l’« embargo » sur les immigrants homosexuels aux États-Unis.

The Straight State est un ouvrage captivant et remarquablement écrit d’histoire sexuelle, juridique, politique et sociale, fruit d’une attention extraordinaire aux archives. En tant que sociologue, j’avoue sans trop d’embarras qu’il m’arrive régulièrement, quand je lis, de sauter les menus détails chers aux historiens pour arriver plus vite aux analyses d’ensembles et aux conclusions finales. Je n’ai pas ressenti ce genre d’impatience ici, à la fois parce que l’histoire racontée est toujours fascinante, et parfois très émouvante, et grâce au talent de Canaday (dont c’est pourtant le premier livre), toujours capable, à travers chaque détail, de mettre en valeur le tableau d’ensemble. La piste tracée par The Straight Statetraverse une multitude d’époques et d’institutions. L’une des histoires que raconte Canaday à propos de la Grande Dépression concerne le Federal Transient Programm, un programme qui consistait à reloger dans des camps les hommes déplacés par les vicissitudes économiques et qui dut se battre contre le préjugé très répandu selon lequel ces camps étaient le terreau de pratiques sexuelles « contre-nature ». (En 1934, un magazine évoquait le sentiment qu’un fossé séparait les exigences de la « bonne citoyenneté » et les mécanismes de ces camps : « Il est difficile de comprendre comment il est possible de préparer les gens à une vie normale en les adaptant à la vie… anormale de ces camps. ») Une autre histoire tourne autour du GI Bill de 1944, un énorme programme d’aide sociale qui, en 1948, alors que la moitié de la population étudiante des universités était composée de vétérans, représentait 15 % du budget fédéral. Canaday explique que ce fut : « la première politique fédérale à exclure explicitement les personnes identifiées comme homosexuelles des prestations de l’État-providence. »

Pour Canaday, « l’État » n’est pas une abstraction. S’efforçant de saisir la réalité au plus près, elle soutient que l’État n’est rien d’autre que « ce que font les fonctionnaires», qu’ils s’inquiètent de ce qui fait se relever les hommes « déplacés », dans le camp, la nuit, ou bien qu’ils décident quels hommes ou femmes ayant servi pendant la seconde guerre mondiale se verront délivrer, à leur sortie, un « ticket bleu » les rendant inéligibles aux aides sociales (une situation qui a concerné plus de 9 000 personnes). Il semblerait que les fonctionnaires aient en particulier développé des méthodes de dépistage pour contrôler les frontières de l’appartenance. On recommandait par exemple aux inspecteurs de l’immigration du début du XXe siècle d’être très attentifs, lorsqu’ils observaient les migrants, aux « particularités frappantes de l’habillement, à la manière de parler, aux mots d’esprit, aux facéties, à l’inconstance amoureuse, aux actions non naturelles, au maniérisme et à toutes excentricités du même genre » qui pourraient constituer le signe d’une perversion sexuelle, afin d’exclure les individus concernés dès le passage de la douane. (Les « complexes sexuels cachés parmi les Israélites », malheureusement bien trop courants, méritaient une vigilance toute spéciale, selon l’expertise des médecins du Marine Hospital Service qui s’étaient intéressés à ce travail ; ils recommandaient également d’être attentif aux « visages glabres et aux voix féminines haut perchées » si fréquents chez les hommes italiens.) À la même époque, les recruteurs de l’armée recevaient pour instruction de repérer les hommes qui « présentaient une conformation corporelle générale propre au sexe opposé, avec des épaules tombantes et étroites, des hanches larges, une graisse excessive sur le torse et le pubis, une absence de pilosité et de marques musculaires ». Au cours de ces premières années d’attention étatique, le spectre des perversions suspectes était diffus et divers, mais les marques de l’« excluabilité » étaient inscrites à même la peau, et l’observateur entraîné pouvait les repérer d’un coup d’oeil. Alors que la bureaucratie s’étendait et que les fonctionnaires adoptaient des outils toujours plus variés et plus sophistiqués pour « voir comme l’État » [«seeing like a state »], pour reprendre l’expression de l’anthropologue James C. Scott, ils s’efforcèrent de reconnaître des formes d’anormalité non désirées chez les citoyens, des formes qui ne furent identifiées que peu à peu à ce que l’on nomme aujourd’hui les identités et les pratiques gays et lesbiennes.

L’argument de Canaday est qu’aux États-Unis, le processus de construction de l’État, l’exclusion des minorités sexuelles des rangs de la citoyenneté et l’élaboration du concept moderne d’homosexualité se sont mutuellement renforcés. Au début du XXe siècle, l’État fédéral était encore faible et limité, par comparaison aux États d’aujourd’hui, bien sûr, mais aussi aux nations européennes de l’époque. Quand l’État grandit en taille et commença à devenir capable de surveiller la vie de la société dans son ensemble, il gagna du même coup la capacité de contrôler plus systématiquement les frontières de la citoyenneté. Et les bénéfices associés à la citoyenneté s’accroissant, la nécessité supposée d’en contrôler les frontières s’accrut d’autant. À l’époque, l’homosexualité n’était pas un exemple banal d’altérité que les fonctionnaires de l’État se sentaient obligés de punir. Canaday soutient de façon convaincante que, pendant cette période, la reconnaissance et la gestion de l’homosexualité furent en réalité centrales au projet plus large de construction de l’État et de définition de la citoyenneté. Pendant la seconde guerre mondiale, par exemple, purger l’armée de ses lesbiennes nécessitait « une immense augmentation du pouvoir d’investigation de l’État», dans la mesure où les autorités produisaient d’épais dossiers retraçant « des réseaux étendus d’amis et de connaissances qui, parfois, allaient même au-delà d’une base ou d’une unité».

Les conceptions modernes concernant l’homosexualité et l’État bureaucratique moderne des États-Unis se sont développés en même temps. Cette coïncidence temporelle pourrait même expliquer, suggère Canaday, pourquoi l’État est devenu – et reste – bien plus officiellement homophobe aux États-Unis qu’il ne l’est dans les nations européennes : là-bas, la bureaucratie était déjà consolidée avant que l’homosexualité n’émerge en tant que problème. « Homophobie » est le terme qu’emploie Canaday tout au long du livre, même si l’on peut estimer que les racines psychologiques de l’expression n’en font pas la plus à même de décrire ce que font les représentants de l’État, indépendamment de leurs sentiments personnels et de leurs peurs inconscientes. Les théoricien(ne)s queer parlent plutôt d’« hétéronormativité », mais ce terme ne me semble pas adéquat non plus, ou du moins il est insuffisant pour servir les buts de Canaday, car l’accent mis sur les normes culturelles et les idéaux régulateurs ne permet pas de comprendre comment les sentiments antigays s’ancrent dans des pratiques concrètes et courantes du gouvernement. Le sociologue Steven Seidman a récemment parlé d’« une politique étatique, à l’échelle de la nation, visant à renforcer agressivement l’hétérosexualité normative institutionnalisée » au milieu du XXe siècle – ce qui serait sans doute une désignation plus précise, mais assez peu maniable.

Plus largement, l’argument est que l’histoire de l’État américain moderne est en même temps une généalogie de ce que l’on considère aujourd’hui comme l’homosexualité. Dans les premières périodes couvertes par l’ouvrage, les militaires et le personnel des services de l’immigration ne parlent pas d’homosexuels, mais de pervers, de femmes hommasses, d’hommes qui affichent – drôle de tour de phrase – leur « féminisme », de « loups » qui convoitent des hommes plus jeunes, ou encore d’« agneaux » qui en sont les proies. Ce mélange de langage bureaucratique, médical et familier décrit un méli-mélo de pratiques sexuelles non normatives et d’inversions de genre diverses. Avec le temps, cependant, l’homosexualité en est venue à recevoir sa forme moderne, moins définie par la notion de rôle de genre que par ce que les psychanalystes appelèrent le « choix d’objet d’investissement libidinal » – c’est-à-dire le sexe du partenaire désiré. Au même moment, « l’homosexuel » se stabilisa en un type d’individu défini par une préférence ou une orientation susceptible d’être connue, qui se manifestait dans des « tendances », quand bien même le comportement homosexuel aurait été lui-même absent. L’histoire de ce glissement a déjà été racontée, mais l’innovation de Canaday réside dans l’accent qu’elle met sur le rôle de l’État dans ce travail de redéfinition, au-delà des seuls experts médicaux et psychiatriques. Comme elle le dit élégamment : « Au début, il n’y avait ni oeuf ni poule (comme dans : « Qu’est-ce qui est apparu en premier ? L’homosexualité ou sa réglementation ? ») La construction de l’État fut elle-même l’instrument de la production d’une catégorie dont tout État en pleine expansion pense qu’il est de son devoir de la contrôler. »

Il est important de souligner ici que Canaday ne s’imagine pas un seul instant que l’État aurait pu graver purement et simplement ces catégories et ces significations sur des individus, comme si ces derniers avaient été des ardoises vierges. Au contraire, elle décrit dans son livre un processus complexe de renforcement mutuel et de résistance, similaire à ce que le philosophe des sciences Ian Hacking a appelé des « effets en retour » [« looping effects »] : une institution puissante observe des comportements et élabore des catégories s’y appliquant ; elle présente sa catégorisation aux personnes catégorisées qui peuvent l’internaliser, la modifier ou la rejeter, ce qui, au final, influe sur le processus de catégorisation lui-même. Canaday décrit de quelles manières un certain nombre de personnes prises sous les feux des projecteurs étatiques en sont venues à modifier la manière dont elles se considéraient elles-mêmes. Cela est vrai, par exemple, des femmes qui, dans l’armée, n’avaient jamais beaucoup pensé à la signification profonde des sentiments qu’elles ressentaient pour d’autres femmes, mais qui, à force d’interrogatoires hostiles et de chasses aux sorcières destructrices de carrières, finirent par mettre un nom sur leurs sensibilités naissantes. « Consciente aujourd’hui de mon homosexualité,commente une femme victime des purges militaires du milieu du XXe siècle, je me suis penchée sur mon enfance et j’ai réalisé que j’avais toujours été gay. » Cela est également vrai pour les hommes qui, avec le temps, furent contraints d’accepter une nouvelle définition de l’homosexualité en rupture avec le modèle précédent de l’inversion de genre, dans lequel seul le partenaire passif et « féminisé » faisait l’objet d’une stigmatisation. En 1917, un certain Private O’Dell, pris en train de faire l’amour avec un autre homme, pouvait ainsi protester, honnêtement troublé : « Je ne faisais rien de mal !... Johnson est seulement mon giton. » L’effort de plus en plus soutenu de l’armée pour se débarrasser de tous ses éléments à tendance homosexuelle, indépendamment de leur rôle pendant l’acte, contribua à véhiculer et renforcer le modèle du « choix d’objet d’investissement libidinal», qui est aujourd’hui la définition la plus acceptée de la communauté et de l’identité gays.

Il est important de souligner la nouveauté de l’approche de Canaday. La plus grande partie de la production historique LGBT [lesbienne, gay, bi et transgenre] récente, suivant en cela les traces du livre pionnier de George Chauncey Gay New York, est restée résolument locale. Ces travaux ont décrit de façon exemplaire la nature de la vie gay dans des villes comme Philadelphie, Fire Island, San Francisco ou Buffalo, mais ont pour la plupart complètement ignoré le gouvernement fédéral. Or, comme nous le rappelle Canaday, la citoyenneté est d’abord et avant tout un statut national, et les activités au niveau fédéral ont des conséquences directes sur la manière dont ces lignes d’inclusion et d’exclusion sont tracées. Dans la mesure où les travaux historiques sur la vie gay se sont concentrés sur l’État [local], ils ont eu tendance à n’examiner qu’un seul domaine administratif, comme l’administration militaire ou les services de l’immigration, au lieu d’en juxtaposer plusieurs, ainsi que le fait Canaday. Les chercheurs ont été en particulier attirés par l’histoire du contrôle de la sexualité dans l’armée pendant la seconde guerre mondiale (une histoire merveilleusement racontée par Allan Bérubé dans Coming Out Under Fire) ou encore par celle de l’hystérie antigay caractéristique de la période du maccarthysme. Canaday a parfaitement raison de remonter plus loin dans le temps, et montre que la constitution de l’homosexualité comme problème au milieu du XXe siècle présuppose « l’accumulation constante de connaissances, d’expériences et d’outils utilisables par un État en pleine expansion », accumulation qui prend naissance au début du siècle. Enfin, cet accent mis sur l’État permet à Canaday d’aller bien plus loin dans ses analyses des liens qui unissent politiques de la sexualité, du genre et de la race : d’un côté, elle montre en quoi l’administration étatique de la sexualité ressemble et en même temps diffère de la gestion des catégories de genre et de race ; et, d’un autre côté, elle se montre particulièrement attentive aux points de croisement de ces catégories, par exemple quand elle analyse en quoi le traitement réservé aux immigrés homosexuels par les autorités fédérales variait en fonction de leur race et de leur origine, ou quand elle montre que l’effort pour débarrasser l’armée de ses lesbiennes s’accéléra précisément au moment où les femmes commencèrent à y revendiquer haut et fort une place.

Qui a étendu l’accès aux droits associés à la citoyenneté ? Cette question est aussi importante qu’épineuse. L’histoire de George Fleuti – un immigrant suisse qui alla en justice pour contester son expulsion pour « turpitude morale » au début des années 1960, et qui gagna son procès – est à cet égard instructive. Au cours de ce procès, qui remonta jusqu’à la Cour suprême, la cour d’appel du Bureau de l’immigration [Board of Immigration Appeals] finit par concéder que Fleuti pouvait rester aux États-Unis, car il était impossible de prouver qu’il était déjà homosexuel au moment de son entrée sur le territoire. Fleuti avait été condamné après son arrivée – une fois en tant que «personne dissolue et obscène », une autre pour fellation – ce qui normalement suffisait à garantir l’expulsion. Mais, comme Canaday l’observe et comme le soutinrent les avocats de Fleuti, il « présentait beaucoup de traits généralement associés au bon citoyen : il était un membre de famille responsable, travaillait productivement, était apprécié de ses associés, et, cerise sur le gâteau, était un mâle d’Europe du Nord». Ce qu’il est intéressant de relever, ici, c’est qu’aucun de ces facteurs atténuants ne suffirent à faire de Fleuti un « bon homosexuel » méritant de résider sur le sol des États-Unis. Au lieu de cela – ce qui était cohérent au sein d’un univers de contrôle dans lequel « homosexuel » et « citoyen » étaient antithétiques –, l’État en arriva à la conclusion logique que Fleuti « n’était absolument pas homosexuel ».

La « victoire » de Fleuti est une anomalie, et elle prend place parmi des nombreuses histoires que raconte Canaday à propos de vies brisées par un État ayant à coeur de définir la citoyenneté de telle manière que les personnes queer en soient exclues. Cependant, il apparaît crucial de se demander quel impact ce contrôle eut sur ceux qui n’étaient pas directement pris dans ses filets. Après tout, la plupart des personnes homosexuelles (ou ayant des pratiques homosexuelles) n’ont jamais été approchées par les autorités, et un grand nombre de celles qui auraient pu se faire appréhender n’ont même jamais été remarquées par l’armée, l’immigration ou les services sociaux. Comme l’a montré l’historienne Eithne Luibhéid, certains ont même compris comment battre l’État à son propre jeu, à l’instar de ces lesbiennes qui apprirent à s’« hétérosexualiser » [« straighten up »] quand elles avaient affaire aux fonctionnaires de l’immigration, en se laissant pousser les cheveux et les ongles, en se maquillant et en utilisant des accessoires féminins.

Quelles furent les répercussions de l’action de l’État ? Canaday soutient, ce qui est probable, que ce qui était « dévastateur au niveau individuel » pouvait également être « efficace au niveau général » : les politiques concernant l’immigration, le service militaire ou l’éligibilité aux aides sociales envoyaient des messages clairs qui pénétraient la société dans son ensemble. Elle rate malheureusement l’occasion de démontrer clairement sa thèse et d’analyser cette saturation en détail. En effet, elle note, par exemple, que l’un des combats juridiques pivots pour les droits des immigrants gays – le procès Boutilier v. Immigration and Naturalization Serviceà la fin des années 1960 – fut « largement rapporté dans la presse grand public et favorable aux gays». Mais elle ne nous dit rien de ce que les journalistes pouvaient écrire sur ce procès (qui eut pourtant pour conséquence de conférer à l’INS la capacité de décréter que les homosexuels étaient des psychopathes par définition), et encore moins de ce que les lecteurs ordinaires gays ou lesbiennes pouvaient en penser. Canaday se concentre exclusivement sur la paperasse produite par les cours de justice, les législateurs et les bureaucrates, et ne s’aventure jamais très loin dans le monde beaucoup plus vaste qui, d’après elle, est en définitive essentiellement formé par l’État. Si bien que son dernier chapitre avant la conclusion, sur les luttes autour de l’immigration de 1952 à 1983, ressemble plus au récapitulatif d’un chapelet d’affaires juridiques qu’à l’histoire véritable d’une société qui vivait des changements énormes sur plusieurs fronts – politiques, ou culturel et religieux, par exemple –, ce qui n’a pu manquer de jouer un rôle dans la manière dont les gays s’imaginent – ou non – appartenir à la société.

Resserrer le champ d’investigation paraît certes nécessaire à une argumentation serrée, mais les conclusions devraient alors en rabattre sur leurs ambitions. Vers la fin du livre, Canaday prend au contraire de gros risques. Elle affirme que : « C’est précisément parce que la citoyenneté est une catégorie nationale que le gouvernement fédéral (plutôt que les États ou les localités) a jouéun rôle prédominant dans la définition de l’être-homosexuel » (c’est moi qui souligne). Bien sûr, elle n’a aucun moyen de le prouver. En effet, la vague précédente de travaux d’historiens sur la vie gay dans des villes particulières suggère au contraire que l’« être-homosexuel » a souvent, et à un degré significatif, été défini à un niveau local. Est-ce que cela ne change pas quelque chose à la manière dont on se perçoit, et dont on perçoit les possibilités qui nous sont ouvertes, de vivre dans une ville qui n’a pas promu d’ordonnances discriminatoires ou qui a plus d’un seul bar gay ? Canaday a certainement raison d’affirmer que, « si les États et les localités peuvent bien améliorer la vie de leur population LGBT, ils sont en revanche incapables de leur conférer une pleine citoyenneté. Seul le gouvernement fédéral le peut. » C’est tout à fait vrai, et c’est pourquoi, par exemple, la loi fédérale du Defense of Marriage Act pèse lourdement sur les partisans de l’égalité devant le mariage, quel que soit le nombre d’États à légaliser le mariage entre personnes du même sexe. Mais établir la centralité du gouvernement fédéral dans la définition de la citoyenneté, ce n’est pas la même chose que d’affirmer que les pratiques fédérales informent de manière saturée les significations quotidiennes de l’homosexualité.

Et qu’en est-il des autres acteurs ? Peut-être que si, dans le récit de Canaday, l’État semble avoir un pouvoir si absolu sur la définition des identités et des significations, c’est en partie parce qu’elle juxtapose constamment cette puissante machine avec les malheurs qui affectent des individus isolés. La confiance qu’elle place dans les affaires judiciaires confirme cette impression : le monde se réduit à des duels injustes, commeUnited States versus Roberto Flores-Rodriguez ou Boutilier versus Immigration and Naturalization Service. Toujours est-il que les individus impliqués dans ces procès n’étaient pas toujours réduits à se débrouiller tout seuls. Canaday relève en passant qu’en 1967, une certaine Homosexual Law Reform Society of America (Société américaine pour la réforme de la loi sur l’homosexualité) a réuni un dossier pour se constituer amicus curiae dans le procès Boutilier. Elle mentionne également le fait que la Mattachine Society – l’un des premiers grands groupes de défense des droits des homosexuels, qui fut actif pendant les années 1950 et 1960 – fut également impliquée dans le procès. Il semblerait, à lire l’histoire que nous propose Canaday, qu’un mouvement social est alors mystérieusement apparu, comme s’il était resté caché dans l’une des rares crevasses que la torche électrique fédérale n’arrivait pas à balayer de son éblouissante lumière. Même s’il n’appartenait bien sûr pas au projet de Canaday de retracer l’émergence et de suivre la trajectoire de ce mouvement, j’aurais souhaité qu’elle s’arrête brièvement pour méditer l’impact qu’avait pu avoir un tel mouvement sur la formation des identités. Canaday cite les sociologues Rogers Brubaker et Frederick Cooper à propos du pouvoir qu’a l’État de définir les identités. Mais, si Brubaker et Cooper ont pu remarquer que l’État possède « les ressources symboliques et matérielles pour imposer ses catégories, ses schèmes identificatoires et ses modes de comptabilité sociale, avec lesquels les bureaucrates, les juges, les enseignants et les médecins doivent travailler et auxquels les acteurs non étatiques doivent se référer», ils sont restés bien plus attentifs au contexte que ne l’est Canaday. « L’État n’est pas le seul « identifieur » qui compte », peut-on lire sous leur plume. Ou ailleurs, «la littérature portant sur les mouvements sociaux […] prouve que les meneurs des mouvements mettaient en péril les identifications officielles et en proposaient d’autres

Bien sûr, les mouvements gays étaient tout simplement absents pendant l’essentiel de la période couverte par Canadey, au moins pour la première moitié du XXe siècle. Mais concernant la période la plus récente, la définition étatique de l’homosexuel comme anticitoyen doit être étudiée parallèlement aux organisations s’opposant à une telle injustice, et non en considérant seulement les victimes. Une telle perspective nous permettrait, entre autres choses, d’affiner notre compréhension de toutes les luttes contemporaines pour la citoyenneté sexuelle, dans lesquelles les mouvements LGBT et queer ont le premier rôle, avec les contre-mouvements de droite apparus à leur suite. Même si Canaday ignore certains aspects de cette histoire plus générale, l’une des grandes vertus de son livre sérieux, brillant et magnifiquement écrit est de poser les fondations nécessaires à une telle compréhension.

Copyright © 2009 The Nation, traduction d'Aurélien Blanchard.

Pour lire la version originale de cet article, cliquez ici.

Steven Epstein est professeur de sociologie à la Northwestern University. Il est, entre autres, l’auteur de Impure Science: AIDS, Activism, and the Politics of Knowledge et de Inclusion: The Politics of Difference in Medical Research.

Pour citer cet article : « Une injustice flagrante: les rouages de l’État straight », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 30/06/2009, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=368