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Jérôme Vidal

André Gorz
sur la ligne de crête du présent

À propos de l’oeuvre d’André Gorz, à l'occasion de la parution de Arno Münster, André Gorz ou Le socialisme difficile ; Michel Contat, André Gorz. Vers la société libérée, et de Christophe Fourel (dir.), André Gorz. Un penseur pour le xxie siècle

Il aura fallu attendre le suicide d’André Gorz et de sa femme, à l’automne 2007, mais peut-être aussi la « crise » économique actuelle, pour que paraissent en français sous forme de livres un nombre significatif d’études consacrées à ses interventions théoriques et politiques. Auparavant, seul était disponible l’ouvrage de Françoise Gollain, Une Critique du travail. Entre écologie et socialisme, paru aux éditions La Découverte en 2000. En dehors du petit monde de la francophonie, trois études d’importance étaient pourtant déjà disponibles en anglais : The Political Thought of André Gorz d’Adrian Little (Routledge, 1996), André Gorz. A Critical Introductionde Conrad Lodziak et Jeremy Tatman (Pluto, 1997) et André Gorz and the Sartrean Legacy. Arguments for a Person-Centred Social Theory (Macmillan, 2000). Il y a une cruelle ironie à ce que l’accusé de réception public de l’oeuvre de ce penseur par excellence du contemporain ait été ainsi délivré en France seulement après son décès. Il faut donc saluer la parution d’André Gorz, ou Le socialisme difficile d’Arno Münster, André Gorz. Vers la société libérée de Michel Contat et André Gorz. Un penseur pour le xxie siècle, publié sous la direction de Christophe Fourel.

Comment expliquer une si tardive consécration éditoriale, alors que le travail d’André Gorz se déploie et se renouvelle depuis les années 1950, et qu’il a abouti à la publication de plusieurs essais majeurs depuis la fin des années 1980, avec la parution, aux éditions Galilée, de Métamorphoses du travail, Quête du sens. Critique de la raison économique (1988), Misères du présent, Richesse du possible (1997) et L’Immatériel. Connaissance, valeur et capital (2003) ? La réponse à cette question est complexe. André Gorz ne manquait ni de lecteurs attentifs, ni d’interlocuteurs, ni d’amis – comme en témoigne la liste des auteurs et contributeurs des trois ouvrages qui constituent l’occasion du présent article. Son oeuvre a connu une circulation discrète mais certaine ; son influence a été assurément plus remarquable que celle de la plupart des auteurs dont les noms viennent et reviennent dans les gazettes au fil des pages, des modes intellectuelles et des buzz médiatiques.

Des socialistes en quête de « grand dessein » se sont même naguère penchés sur elle. Henri Weber avait ainsi organisé à la fin des années 1980, pour le compte de Laurent Fabius, une séance de brainstorming réunissant quelques conseillers intellectuels afin d’évaluer la possibilité pour le Parti socialiste de s’emparer des propositions de réduction massive du temps de travail développées dans Métamorphoses du travail. Réponse négative de la grande majorité des participants. Réponse on ne peut plus prudente si l’on considère que la question revenait à chercher dans le livre d’André Gorz une formule magique permettant au Parti socialiste de concilier le souci d’une fidélité à son nom, ses intérêts électoraux et sa soumission aux impératifs du capital depuis le tournant de 1983. Mais, bien que les principes de la réduction du temps de travail que Martine Aubry a été quelques années plus tard chargée de mettre en oeuvre par Lionel Jospin aient été très éloignés, c’est le moins qu’on puisse dire, de l’esprit et des objectifs de Métamorphoses (il s’agissait en effet pour les socialistes d’une dernière tentative de « sauvetage » de la société du travail et du compromis social des Trente Glorieuses, dont Gorz proclamait justement la péremption), ce livre fut à n’en pas douter directement ou indirectement une des inspirations de la « gauche plurielle » jospiniste dans cette entreprise. L’indécision, le manque de sens politique et l’impéritie de Lionel Jospin et de ses ministres n’auraient sans doute pas été compensés par une lecture plus attentive du livre d’André Gorz ; une telle lecture, en revanche, aurait pu permettre de prédire avec quelque assurance l’échec politique de ce dernier soubresaut de la gauche social-démocrate française. Dès lors, le Parti socialiste ne pouvait plus que basculer du côté des politiques néolibérales et sécuritaires d’accompagnement des transformations contemporaines du capitalisme.

Les livres d’André Gorz rencontrèrent heureusement à l’époque l’intérêt d’autres lecteurs, héritiers des traditions critiques du marxisme et promoteurs d’une écologie politique radicale, sensibles à sa critique renouvelée du travail et des formes d’aliénation qui lui sont liées.

Pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, découvraient la politique et la théorie à la fin des années 1980, à une époque de glaciation idéologique, de sanctification conjointe du capital et du travail – époque dont nous sommes loin d’être sortis –, la lecture d’un livre comme Métamorphoses fut salutaire. Parce que Gorz entretenait un rapport très libre aux analyses de Marx, tout en en récupérant la charge critique – et qu’il ne donnait ainsi pas l’impression de fétichiser le nom de Marx et ses concepts, comme pouvaient sembler le faire certains des derniers fidèles du « noir gaillard de Trèves », sur la défensive, alors que l’époque entière paraissait les condamner –, son oeuvre permettait d’acquérir un sens très concret de ce que « lutte des classes » veut dire et d’assimiler sans y prendre garde les questions soulevées par la critique marxienne de l’économie politique. Elle permettait également de surmonter le défaut de transmission de la sensibilité et des savoirs militants et théoriques que le reflux et les défaites des luttes pour l’émancipation de la fin des années 1970 et du début des années 1980 avaient entraîné, et ainsi, par-delà ce reflux et ces défaites, de se réapproprier l’histoire et l’énergie de la gigantesque vague d’insubordination et d’insurrection contre le travail – contre l’exploitation et l’aliénation – qui, des années 1960 aux années 1970, avait parcouru le monde. Elle permettait par là de s’armer aussi contre l’inanité et les falsifications historiques de la pensée anti-68 « de gauche » (qui proclamait que les luttes des homosexuels, des femmes, des écologistes, etc. des années 1970 avaient été l’avant-garde de la contre-révolution néolibérale). Elle permettait, enfin, face à l’offensive du capital, et alors que la rupture du compromis sur lequel reposait la société salariale était consommée, d’orienter la pensée et l’action vers autre chose que la défense – vaine et démoralisante selon Gorz – de la société du travail.

C’est qu’il s’agissait pour André Gorz, selon une inspiration assez semblable à celle de Stuart Hall en Grande-Bretagne (voir notre article « Les temps nouveaux, le populisme autoritaire et l’avenir de la gauche. Détour par la Grande-Bretagne »), de discerner, selon le titre de l’un de ses principaux livres, la « richesse du possible » dans les « misères du présent », autrement dit de penser la situation contemporaine dans ce qu’elle a d’inédit, d’irréductible aux catégories du passé, afin d’éviter les deux écueils que sont la défense illusoire d’un monde périmé et la soumission à l’apparente nécessité des voies de sa transformation. C’est dire que la pensée d’André Gorz, située à l’exact point de rencontre du réalisme et de l’utopie, loin de prétendre se cantonner à la description objective de la réalité, était fondamentalement une pensée politique – une pensée qui affirmait sa capacité à se saisir de la réalité présente et à y intervenir pour tâcher d’en dévier le sens dans une perspective émancipatrice.

On comprendra que ni la gauche « socialiste », dont toute l’oeuvre gouvernementale a été de réaliser, sous couvert de son identité nominale, les réformes dont la droite n’aurait pas osé rêver, ni la gauche de gauche « travailliste », pour laquelle la flèche du temps n’existe pas, pour laquelle rien de nouveau n’a émergé sous le ciel gris des années 1980, pour laquelle la situation présente n’est que le produit d’un rapport de forces qu’il serait possible de renverser pour remonter le cours du temps et rétablir le compromis desdites Trente Glorieuses et la société du travail, ni les uns, ni les autres, donc, ne pouvaient faire sens de la démarche et des thèses d’André Gorz.

Notre conviction est que l’oeuvre d’André Gorz, quelles que soient les réserves que telle ou telle de ses analyses ou de ses propositions peuvent susciter, touche au point exact où se jouent la reformulation d’une critique radicale des formes contemporaines de la domination et l’articulation des luttes qu’elles engendrent, parce qu’il a su, de façon particulièrement exigeante, problématiser et lier les impératifs de l’écologie politique (voir sur ce point l’article de Charlotte Nordmann « Écologie, écologie : l’écologie existe-t-elle ? » dans le numéro de septembre-octobre 2009 de la RiLi), l’analyse de la faillite du compromis social-démocrate sur lequel reposait la société salariale et la critique de la gouvernementalité néolibérale (gouvernementalité qui ne saurait être réduite aux politiques de déréglementation, de privatisation et de reprolétarisation de la force de travail, mais qui implique toute une fabrique sociale d’individus « entrepreneurs » d’eux-mêmes ; gouvernementalité dont il faut de plus rappeler que la visée fondamentale était de contrer l’ingouvernabilité produite par l’insubordination des travailleurs et les luttes minoritaires des années 1960-1970). C’est en assumant ces questions, en leur apportant des réponses fortes et convaincantes, mais aussi en faisant nôtre son refus de toutes les formes de dépossession, d’incapacitation, de soustraction de notre puissance d’agir, de comprendre et d’imaginer, qu’une gauche de gauche, une gauche digne de ce nom, pourra se recomposer.

Faut-il voir dans la publication des livres de Münster, Contat et Fourel le signe qu’un débat sérieux est enfin en train de s’engager entre les différentes chapelles de ce qui reste de la gauche ? Nous nous garderons bien de tirer trop vite une telle conclusion. Il est à souhaiter en revanche que ces livres fassent boule de neige.

Les lecteurs néophytes trouveront dans les livres de Münster et de Contat une rapide présentation générale, introductive, à l’ensemble de l’oeuvre d’André Gorz – le livre d’Arno Münster proposant un tableau plus détaillé, celui de Michel Contat étant accompagné de l’enregistrement d’un entretien avec André Gorz diffusé sur France Culture en 1991. L’ouvrage publié sous la direction de Christophe Fourel – qui réunit des contributions de Denis Clerc, Marie-Louise Duboin-Mon, Jean-Baptiste de Foucauld, Dominique Méda, Philippe Van Parijs, Carlo Vercellone, Patrick Viveret et Jean Zin, mais aussi trois textes d’André Gorz – pourra davantage intéresser les lecteurs déjà familiers des écrits d’André Gorz. Les articles de Carlo Vercellone et de Jean Zin, en particulier, proposent un tableau stimulant des thèses développées par Gorz, le premier insistant sur la critique du travail et la césure entre Métamorphoses du travail et Misères du présent (jusqu’à Misères du présent, Gorz s’opposait à la revendication d’un revenu optimal garanti, pour lui préférer une réduction massive du temps de travail), le second soulignant l’articulation forte entre l’anticapitalisme de Gorz et sa conception de l’écologie politique. On recommandera aussi la lecture de la contribution de Marie-Louise Duboin-Mon sur André Gorz et l’économie distributive théorisée par Jacques Duboin.

Si – en raison sans doute d’une position de surplomb par rapport à l’oeuvre, là où une lecture rapprochée des textes aurait été parfois bienvenue –, l’on peut regretter que ne figure pas au menu de ces livres tout ce que l’on aurait souhaité y trouver (notamment une discussion plus serrée de la conception de l’autonomie et de l’hétéronomie qui était celle de Gorz, à la fois très indéterminée et, peut-être de ce fait, remarquablement opératoire, ou encore un effort pour offrir comme reconstitution du paysage intellectuel dans lequel Gorz s’insérait autre chose qu’une énumération de noms), on ne saurait véritablement le reprocher à ses premières « études gorziennes », qu’il faut surtout considérer comme de convaincantes invitations à lire les textes de Gorz eux-mêmes, d’un accès d’ailleurs assez aisé, et à nous engager à notre tour dans leur discussion et les débats et polémiques qu’ils ouvrent.

Jérôme Vidal est éditeur et traducteur. Il est l’auteur de Lire et penser ensemble. Sur l’avenir de l’édition indépendante et la publicité de la pensée critique ; et de La Fabrique de l’impuissance. La gauche, les intellectuels et le libéralisme sécuritaire.


En complément à l'article :

André Gorz et la dynamique du capitalisme
Avec Carlo VERCELLONE, économiste et Maître de Conférences à Paris 1


Pour citer cet article : « André Gorz
sur la ligne de crête du présent », in La Revue Internationale des Livres et des Idées, 06/05/2010, url: http://www.revuedeslivres.net/articles.php?idArt=366